Réchauffement climatique: «On est déjà dans la catastrophe!»

«On est déjà dans la catastrophe» climatique! C'est par cette expression impitoyable mais en se défendant en même temps d'être alarmiste que Jean Lemire résume un an de travaux d'observation, d'échantillonnage scientifique et d'échanges avec les équipes de chercheurs de divers pays, rencontrés pendant les 435 jours du périple accompli en Antarctique à bord de son navire de recherche, le Sedna IV.

Au propre comme au figuré, Jean Lemire revient de loin. Avec son équipage et une brochette de chercheurs, le Sedna IV a passé un hiver emprisonné dans les glaces de ce qui demeure le continent le plus froid de la planète. Mais c'est un continent où les traces des changements climatiques sont encore «peut-être plus visibles et plus spectaculaires qu'ailleurs dans le monde, y compris en comparaison avec l'Arctique», a-t-il raconté avant de replonger dans la machine médiatique, qui l'avalera pour plusieurs semaines, voire jusqu'à un an, avec la préparation d'un long métrage, intitulé Le Dernier Continent.

Ce «regard sur l'hiver antarctique» qu'il rapporte ainsi que ses contacts avec les différentes bases de scientifiques établies dans les îles qui longent la péninsule nordique de ce continent (c'est-à-dire ce territoire qui se rapproche le plus de l'Amérique latine, située plus au nord) lui en ont appris beaucoup, même si une précédente équipée en Arctique lui avait appris à mesurer la morsure déjà mortelle de la chaleur dans les glaces de la banquise flottante.

Une équipe argentine à l'oeuvre dans la péninsule antarctique vient de mesurer, a raconté Jean Lemire, que le volume d'eau issu de la fonte des glaces a rien moins que doublé au cours des dernières années. Jean Lemire fait le lien avec les analyses réalisées par d'autres chercheurs au Groenland, l'autre grande terre couverte de glaces de moins en moins éternelles, où on a découvert que l'eau de la fonte ramollit les glaces sur lesquelles elle forme des lacs. Ce phénomène accélère la fonte et emprisonne davantage de chaleur solaire, ce qui libère plus d'eau que prévu par les modèles mathématiques. Une fois amorcé, le phénomène de la fonte s'accélère en somme de lui-même!

Auparavant, a raconté Jean Lemire, on voyait les glaciers s'écrouler avec fracas dans l'océan Antarctique. Aujourd'hui, entre ces glaciers et la mer, il y a la plage sur laquelle l'eau de fonte s'écoule en charriant du sable et des sédiments arrachés aux rives, ce qui perturbe énormément la faune benthique, obligée de se débarrasser de ces apports étrangers à son fonctionnement normal.

Une mer stérilisée

Pis encore — et c'est un domaine sur lequel l'équipe scientifique du Sedna IV a travaillé intensément —, la disparition du couvert de glace hivernal, qui s'étendait loin sur la mer Antarctique par le passé, a privé d'immenses surfaces océanes du filtre solaire le plus puissant dont elles disposaient pour protéger les espèces vivantes de l'intense rayonnement ultraviolet émis par le Soleil. C'est vers la fin de l'hiver arctique, vers septembre et octobre, alors que le couvert de glace est le plus épais, que le trou dans la couche d'ozone atteint sa taille extrême dans cette région de la planète. L'accroissement brutal du rayonnement solaire modifie la température de l'océan, dont on vient de mesurer qu'il a gagné un degré centigrade malgré le climat régional. Toutefois, en prime, les rayons UVB mortels ont pour effet de stériliser les maillons primaires de la chaîne alimentaire, c'est-à-dire le plancton. Ce phénomène est connu depuis plusieurs années mais les chercheurs tentent aujourd'hui de cerner ses impacts et son amplitude sur la faune marine de l'océan Antarctique.

L'équipe du Sedna IV a d'ailleurs elle-même passé un drôle d'hiver arctique. Son projet initial consistait à amarrer le navire dans une baie pour qu'il prenne dans la glace et soit ainsi protégé des tempêtes pendant la longue nuit hivernale. Mais la glace a refusé d'être au rendez-vous, et c'est presque un miracle si le Sedna, ballotté par des flots déchaînés, n'a pas rompu ses amarres ou ne s'est pas échoué sur la côte. Il a fallu le changer d'endroit dans un contexte à haut risque et l'abriter dans une autre baie, où la glace a pu le saisir et ancrer son équipage dans une noirceur monotone et constante, d'ailleurs étudiée méthodiquement par la NASA car elle s'apparentait beaucoup à l'isolement que subiront les astronautes lors d'un éventuel voyage vers Mars.

Mais «cet hiver n'en était pas un vrai», a raconté l'explorateur et vulgarisateur scientifique, qui pouvait donner jusqu'à dix conférences par jour et sept spectacles au Biodôme grâce à la magie des communications par satellite. «Il y a des jours où il faisait 10 à 12 degrés sur la glace durant le jour, ce qui me permettait de faire des entrevues en chemise... dans l'Antarctique en fin d'hiver!» La nuit, a-t-il ajouté, la température pouvait descendre autour de - 5 à - 10 °C, soit «à peu près la température hivernale moyenne de Montréal». Jean Lemire se souvient d'avoir donné des entrevues à des écoliers de Québec alors qu'il faisait plus froid chez eux que sur la glace antarctique!

Certes, reconnaît-il, ces changements spectaculaires que mesurent les équipes internationales parquées sur les îles Reception, King George, Brabant, Palmer ou Rothera (le Sedna était quant à lui stationné à l'île Melchior) se concentrent sur la péninsule antarctique. Autrefois, cette région, la plus avancée dans la mer, était en quelque sorte protégée en son centre par la taille de ses montagnes couvertes de glace, que les vents chauds n'arrivaient pas à traverser. Mais l'intensité de ces vents chauds a augmenté et leur a permis de franchir la barrière naturelle, attaquant le coeur des glaces, qui fondent désormais à un rythme qui dépasse toutes les prévisions.

Au centre du continent antarctique, là où le froid atteint parfois - 89 °C, «ce n'est pas 10 °C de moins qui vont changer quelque chose. Mais dans la péninsule, c'est autre chose. Autre indice de la profondeur des changements: les hivers où la glace couvre de très vastes surfaces de l'océan sont de moins en moins fréquents. Cet hiver, il n'y en a pas eu du tout. Dans l'Antarctique! Juste un peu dans notre petite baie où on s'était réfugiés. Et le phénomène a d'autant plus de conséquences pour nous, ici, que ce continent, avec ses milliers de kilomètres cubes d'eau douce emprisonnée dans la glace, est un régulateur du climat planétaire, une sorte de cube de glace dans le verre où nous baignons, si on veut!»

Engagement

C'est d'ailleurs la gravité des conséquences du méga-phénomème environnemental qui mène Jean Lemire à qualifier de proprement «honteux» le désengagement du gouvernement Harper dans le dossier des changements climatiques. L'abolition par les conservateurs de la plupart des mesures et des budgets annoncés dans le plan canadien de lutte contre le réchauffement du climat ainsi que le retrait du Canada du front de lutte tracé par le protocole de Kyoto l'indignent au plus haut point.

«Le Canada, a-t-il dit, doit retrouver sa place et ses lettres de noblesse en environnement et reprendre une place de leader dans le dossier des changements climatiques.»

Lui-même entend devenir une sorte d'ambassadeur auprès de la classe politique des quelque 750 000 personnes qui ont suivi sur Internet l'équipée du Sedna IV, y compris ces dizaines de milliers de jeunes avec qui il dialoguait chaque jour dans les écoles, chez lesquels il a semé les graines d'une défense active de l'environnement en priorité «puisque, a-t-il ajouté, ce sont eux qui vont devoir vivre dans ce monde qui s'annonce».

Malgré l'intérêt scientifique des échantillonnages que le Sedna IV continue de prendre au milieu de l'Atlantique tout au long de son retour afin de mesurer les changements possibles au «taux de respiration» de l'océan et à sa capacité d'absorption du carbone atmosphérique, lui, le communicateur, se pointe ici deux mois avant son navire pour transformer cette expérience en témoignage politique, qu'il veut cependant non partisan.

Malgré le feu roulant des entrevues, des rapports et des documentaires, que le capitaine désormais sans navire prépare intensément, Jean Lemire songe déjà à un nouveau projet dans un autre dossier environnemental, l'accès à l'eau potable, qu'il pourrait bien préparer en concertation avec la nouvelle fondation créée par le prince de Monaco. Mais au rythme où les cours d'eau s'assèchent, Jean Lemire convient avec un sourire amer qu'il devra probablement, dans cette nouvelle virée, troquer son Sedna pour... une chaloupe.

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