L'avenir de Kyoto sur les rails

Les 169 pays de la communauté de Kyoto ont convenu hier à Nairobi d'amorcer en 2008, mais sans date butoir précise, la renégociation de la phase 2 du protocole afin de déterminer la future stratégie planétaire de lutte contre les changements climatiques après 2012. Quant à eux, les pays industrialisés se sont entendus sur la nécessité de cibler une réduction globale des gaz à effet de serre (GES) d'origine humaine de 50 % par rapport au niveau de l'an 2000.

Mais la résolution adoptée hier soir par la plénière de Nairobi ne précise pas la date à laquelle cette réduction de 50 % devrait être réalisée. Le commissaire à l'Environnement de l'Union européenne, Stavros Dimas, a pour sa part soutenu en conférence de presse que cette diminution devra être atteinte d'ici 2050 si la communauté internationale entend limiter la hausse du climat planétaire moyen à 2 °C. Depuis 150 ans, les émissions d'origine humaine ont fait augmenter de 1 °C le climat moyen de la planète. Aux taux actuels de hausse des émissions, un autre degré centigrade devrait s'ajouter d'ici environ 20 à 25 ans, provoquant sécheresses, accidents climatiques extrêmes et relèvement du niveau des mers.

Si elle s'appliquait intégralement ici, une réduction de 50 % obligerait le Canada à ramener ses émissions de 758 millions de tonnes (2004) à 363 Mt d'ici 2018 ou 2020, soit près de 55 % de sa consommation actuelle d'hydrocarbures. Le Canada accuse une des hausses d'émissions les plus élevées de la communauté internationale depuis 25 ans.

La conférence de Nairobi sur le climat n'a toutefois pas déterminé de date limite pour l'aboutissement des deux processus de négociation mis en branle hier, soit la refonte du protocole et la définition de nouvelles cibles de réduction pour les 35 pays industrialisés. Mais la plupart des grands acteurs internationaux, comme l'Union européenne et les instances onusiennes, estiment que les 169 pays membres de la communauté de Kyoto devraient réussir à éviter tout vide juridique entre la phase de réductions 2008-12 et la suivante. Un tel vide pourrait provoquer de sérieuses perturbations sur le marché des crédits d'émissions, dont la valeur atteint déjà les 25 milliards $US cette année.

La plénière de la conférence a décidé hier soir vers 23h, heure de Nairobi, «que la révision du protocole devra commencer en 2008». Le texte précise que cette «révision sera fondée sur les meilleures informations et évaluations scientifiques, notamment le quatrième rapport du Groupe intergouvernemental d'experts sur le climat (GIEC)», lequel sera publié par tranches à compter de février prochain.

«L'étendue et le contenu de la révision seront examinés lors de la troisième réunion des parties» au protocole, qui aura lieu en décembre 2007 à Bali, en Indonésie. C'est véritablement là-bas que démarreront les premières négociations sur la base des scénarios que les parties au protocole sont invitées à soumettre à l'ONU à compter du 17 août 2007.

Déjà hier, le ministre allemand de l'Environnement et de la Sécurité nucléaire, Kersten Sach, a précisé que son pays soumettra une proposition ciblant une réduction de 30 % des émissions de GES comme objectif global de réduction pour la phase 2 de Kyoto (2013-18).

De son côté, le président du Parlement européen, Johannes Blokland, n'a pas hésité à se montrer ouvertement favorable à l'idée de saisir les élus d'Europe du projet français d'imposer une «taxe carbone» aux pays qui n'appliqueront pas les règles de Kyoto, ce qui réduit leurs coûts de production aux dépens de la sécurité climatique de la planète. L'idée de cette taxe a été formulée cette semaine par le premier ministre de la France, Dominique de Villepin. Elle a provoqué une onde de choc qui s'est rapidement répercutée jusqu'à Nairobi et surtout dans les trois pays anglo-saxons réfractaires à prendre leurs responsabilités pour stabiliser le climat de la planète, soit les États-Unis, l'Australie et le Canada.

Les pays occidentaux, qui ont réclamé depuis le début de la semaine un engagement plus ferme de la part des pays en développement pour seconder leurs efforts de réduction des GES, ont obtenu partiellement gain de cause car la renégociation du protocole lui-même et de ses principes de base s'amorcera en 2008, au moment précis où les 25 pays industrialisés qui se sont engagés à réduire leurs émissions de 5,2 % sous le niveau de 1990 entre 2008 et 2012 amorceront la négociation de nouveaux objectifs de réduction. La Chine et l'Arabie saoudite ont résisté avec opiniâtreté mais se sont finalement ralliées.

Les pourparlers de Nairobi ont rapporté des gains tangibles aux pays d'Afrique, un continent qui sera durement touché par le réchauffement du climat et qui est pourtant fort désavantagé par le Mécanisme de développement propre (MDP). C'est ce mécanisme qui permet à des pays occidentaux obligés de réduire leurs émissions de piloter des projets à moindre coût dans des pays en développement.

Selon un important rapport de la Banque mondiale rendu public cette semaine, l'exclusion des stratégies de reforestation et d'aforestation du MDP prive les Africains de projets générateurs de crédits d'émissions très intéressants pour leur économie et leurs écosystèmes. Comme ce continent n'abrite pas de véritable industrie lourde, qui attire les grands projets de réduction en vertu du MDP, il est jusqu'ici demeuré le parent pauvre de ce mécanisme à l'origine de transferts technologiques et financiers considérables. Selon la Banque mondiale, l'Afrique n'a jusqu'ici récolté que 5 % des fonds investis par le truchement du MDP, soit 19 des 1274 projets mis au point par les pays développés.

Les représentants des pays africains quittent Nairobi avec d'autres gains après avoir dû consentir, il est vrai, à s'engager eux aussi dans les négociations de Kyoto 2. D'une part, il a été décidé de modifier la «gouvernance» du Fonds d'adaptation aux changements climatiques en y instituant le mécanisme d'un vote par pays, ce qui donnera aux pays pauvres une nette majorité pour décider de l'allocation des fonds. D'autre part, les règles du MDP seront révisées afin que les projets de reboisement ou de conservation de grandes forêts soient désormais acceptés, ce qui correspond aussi à l'intérêt des pays occidentaux, car la déforestation des pays en développement représente 24 % des émissions totales d'origine humaine chaque année, soit plus que les transports qui, à l'échelle planétaire, représentent 14 % des émissions de GES.

Enfin, le secrétaire général de l'ONU, Kofi Annan, a lancé le «cadre de Nairobi», qui enrôlera le Programme des Nations unies pour l'environnement (PNUE) et le Programme des Nations unies pour le développement (PNUD) dans une logique intégrée visant à lutter à la fois contre la pauvreté par la protection et la restauration des grands écosystèmes et contre le réchauffement du climat.

Alors que l'Europe considérait avoir atteint ses objectifs de négociation et oeuvré à l'atteinte des priorités de l'Afrique, les écologistes se disaient en général satisfaits de voir la communauté internationale cibler une réduction de 50 % des GES.

Au nom du Réseau Action Climat, Steven Guilbeault, de Greenpeace, a toutefois affirmé que ce pas en avant inquiète les groupes écologistes «parce qu'il n'impose pas d'échéance à la négociation de Kyoto 2. Il sera donc essentiel que les futures conférences fixent une échéance en 2008 aux négociations». Cette faiblesse de l'accord final d'hier, relevée par la plupart des grands groupes internationaux, illustre à leur avis cette «effrayante absence de leadership» politique dans la bataille du climat. Quant aux groupes canadiens (Greenpeace, Sierra Club, Fondation Suzuki, Institut Pembina et Équiterre), ils voient à l'unanimité dans l'attitude des conservateurs fédéraux canadiens l'illustration de ce qu'avance Kofi Annan. À Nairobi, ces groupes ont consacré l'essentiel de leurs efforts à faire comprendre aux délégués que les Canadiens et la majorité de leurs parlementaires à Ottawa ne voient pas les choses comme le gouvernement Harper.