Une espèce mal en point - Les bélugas sont de plus en plus exposés à des substances toxiques

Tout indique que les bélugas du Saint-Laurent devront vivre encore longtemps avec leur étiquette de mammifères parmi les plus intoxiqués de la planète. En plus du problème de la pollution sonore, dont Le Devoir faisait état samedi, ces baleines sont de plus en plus exposées à des substances toxiques dont la présence dans le fleuve et les effets n'avaient pas été documentés jusqu'à présent. Une situation qui mine les chances de rétablissement d'un cheptel toujours mal en point.

Les travaux les plus avancés mettent en cause l'augmentation galopante des polybromodiphényléthers (PBDE), des composés utilisés dans plusieurs industries comme substances ignifuges. «Ces substances ont été produites pour en remplacer d'autres qui ont été interdites [notamment les BPC] et elles ont été introduites dans l'environnement sans qu'on puisse faire la démonstration de leur caractère "inoffensif". Maintenant, elles sont en augmentation et on a toutes les raisons de croire qu'elles auraient les mêmes effets que les substances interdites il y a quelques années», souligne Robert Michaud, président du Groupe de recherche et d'éducation sur les mammifères marins (GREMM).

Malgré le risque qu'ils représentent, les PBDE sont utilisés à grande échelle depuis plusieurs années dans les textiles, les ordinateurs, les automobiles ou encore les matériaux de construction. L'utilisation de produits ignifuges à l'échelle planétaire a plus que triplé au cours des 20 dernières années. Et bien que 50 % de l'utilisation mondiale de ces produits soit le fait de l'Amérique du Nord, il n'existe ici aucune réglementation à leur sujet. Environnement Canada étudie toujours la question. L'Union européenne a pour sa part interdit deux préparations à base de PBDE depuis le 1er juillet 2003.

Sentinelles écologiques

Si on connaît mal leurs effets chez le béluga, plusieurs études donnent à penser que les PBDE seraient nocifs pour le foie, le développement du système nerveux, le système reproducteur, la glande thyroïde et même le comportement. Et dans certaines régions du monde, on en trouve des concentrations importantes dans le lait maternel humain. Ici, les petites baleines blanches pourraient donc jouer un rôle de sentinelles écologiques annonciatrices de ce qui attend l'être humain.

Le problème est d'autant plus préoccupant que le béluga se situe au sommet de la chaîne alimentaire, qu'il peut vivre plus de 30 ans et que le tiers de son poids est constitué de graisses où se logent de grandes quantités de toxines. En plus d'influer sur le taux de reproduction, ces polluants, résistant à la dégradation, amplifieraient les effets néfastes de la pollution industrielle outrancière qui a sévi durant des décennies.

Le constat est d'autant plus préoccupant que «la quantité de PBDE qu'on retrouve dans les bélugas double tous les trois ans. C'est une augmentation très importante, explique Michel Lebeuf, chercheur à l'Institut Maurice-Lamontagne et spécialiste en contaminants organiques persistants. Et les résultats démontrent qu'il n'y a pas de diminution du temps de doublement. Ce sont donc des composés très persistants qui s'ajoutent à la soupe toxique qu'on retrouve dans ces animaux.»

De plus, selon M. Lebeuf, «ces produits ont un rôle important à jouer dans le fait que la population de bélugas n'augmente pas comme elle le devrait». D'autant plus, ajoute-t-il, que les baleineaux y sont exposés dès l'allaitement, alors qu'ils n'ont pas encore développé leur système immunitaire. Cette présence toxique débute même avant la naissance puisque les femelles bélugas transportent une «charge impressionnante de contaminants qu'on sait avoir des effets sur le système reproducteur d'autres animaux très semblables, notamment sur le succès de fixation du foetus», ajoute Robert Michaud. La population stagne à environ 1000 individus depuis deux décennies.

La partie visible de l'iceberg ?

Quoique très préoccupant, le cas des PBDE ne serait que la partie visible des substances toxiques et d'utilisation courante qui affectent de plus en plus les bélugas. «Il faudrait par exemple étudier la présence des composés fluorés utilisés comme antiadhésifs, notamment dans le Téflon», affirme Michel Lebeuf. Le cas du tributylétain devrait aussi être analysé, selon Émilien Pelletier, professeur à l'Université du Québec à Rimouski et spécialiste de la pollution marine. Ce pesticide, couramment utilisé dans la peinture des bateaux pour empêcher les organismes vivants de s'y agglutiner, affaiblirait le système immunitaire.

Et la liste de contaminants est déjà longue. On a noté depuis longtemps des taux élevés de BPC, de DDT, de mirex, de plomb et d'hydocarbures aromatiques polycycliques. Autant de substances hautement toxiques qui devraient être présentes dans la chair de générations de baleines pour encore au moins 50 ans.

Au final, résume Daniel Martineau, directeur du Centre canadien de pathologie faunique, «les bélugas sont les mammifères les plus contaminés de la planète. Ils sont à ce point gorgés de produits chimiques que leurs carcasses sont traitées comme des déchets toxiques». Et le résultat de cette accumulation est sans équivoque. Quelque 25 % des animaux autopsiés souffrent de cancers.

Malgré les nombreux signaux d'alarme, le contrôle conjoint de la pollution industrielle dans le Saint-Laurent et ses tributaires ne figure plus parmi les priorités de Québec et d'Ottawa dans la troisième phase du plan fédéral-provincial de dépollution du fleuve, en vigueur jusqu'en 2010. Les mesures seront désormais prises essentiellement sur une base volontaire pour les PME visées par cette phase. Selon Pierre Béland, chercheur à l'Institut national d'écotoxicologie du Saint-Laurent, il faudrait pourtant que la décontamination des Grands Lacs et du Saint-Laurent progresse davantage pour espérer voir des améliorations.