Une chasse insensée

Si la survie de la population de bélugas du Saint-Laurent est aujourd'hui menacée par diverses formes de pollution, sa chute dramatique demeure grandement imputable à la chasse dont il a fait l'objet au XXe siècle.

Le gouvernement du Québec a lui-même ordonné le massacre de l'espèce de la fin des années 20 à la fin des années 30. On accusait alors la baleine blanche, à tort, d'être responsable de la chute des stocks de morues et de saumons. Il s'agit du seul exemple de destruction délibérée d'une espèce de cétacés en Amérique du Nord.

«Il convient d'attribuer la médiocrité de la pêche à la présence des marsouins [nom donné à l'époque aux bélugas]. Pour répondre aux voeux des pêcheurs et dans l'espoir d'améliorer les conditions de la pêche, mon département a fait la guerre aux marsouins, écrivait le ministre de la Colonisation, des Mines et des Pêcheries, Hector Laferté, en 1930. On ne s'est pas contenté d'armer des embarcations et de poursuivre ces mammifères sur l'eau, on les a même bombardés du haut des airs. Par ces moyens et par d'autres qu'il reste à expérimenter, pourrons-nous réussir à les déloger des eaux du Saint-Laurent et à ramener nos pêcheries dans les conditions où elles étaient autrefois? Seul l'avenir le dira.»

Chasse interdite en 1979

Le ministère estimait que près de 100 000 bélugas vivaient dans le fleuve aux grandes eaux et que chacun d'eux dévorait 45 kilos de morues et de saumons quotidiennement. Au départ, il accorde donc une aide de 30 $ par mois, mais aussi des armes et des munitions aux pêcheurs qui se livrent à la chasse aux «marsouins». À partir de 1931, le gouvernement bonifie son programme d'éradication et offre une récompense de 15 $ pour chaque queue de béluga. En pleine crise économique, la mesure a de quoi séduire. Au cours des huit années suivantes, quelque 2499 queues sont ainsi remises au ministère.

En 1939, le gouvernement mène finalement la première étude sur les habitudes alimentaires de ces baleines. Le rapport conclut qu'il n'y a aucun lien entre la présence des bélugas et les résultats de la pêche commerciale. Le programme de prime est abandonné.

La chasse commerciale se poursuit néanmoins jusqu'à la fin des années 1950. La chasse sportive sera quant à elle interdite en 1979 en raison de l'écroulement du cheptel, et l'espèce est ensuite désignée «population en danger de disparition» par le Comité sur le statut des espèces menacées de disparition au Canada (CSEMDC) en 1983.