Le béluga victime de la pollution sonore

L’ouïe est un sens très développé chez le béluga. L’augmentation du bruit dans son environnement pourrait bouleverser ses habitudes et sa capacité de croître et de se reproduire.
Photo: Agence France-Presse (photo) L’ouïe est un sens très développé chez le béluga. L’augmentation du bruit dans son environnement pourrait bouleverser ses habitudes et sa capacité de croître et de se reproduire.

Malgré la réduction des apports de polluants dans le fleuve Saint-Laurent et les mesures de protection mises en place pour améliorer le sort de la population de bélugas, le nombre de baleines blanches stagne à 1000 depuis près de 20 ans. Si cette situation préoccupante est généralement imputée à la pollution industrielle, on s'inquiète désormais des effets néfastes du bruit sur la vie de ces mammifères marins.

La population de bélugas du Saint-Laurent serait en effet victime de la pollution sonore provoquée par l'intense circulation maritime de bateaux toujours plus imposants sur cette voie de navigation commerciale très fréquentée. «On a déjà mesuré les niveaux de bruit lors des périodes de grand achalandage maritime, durant l'été. À plusieurs endroits, la force du bruit dépasse le seuil de douleur chez l'être humain», soutient le directeur scientifique de l'Institut national d'écotoxicologie du Saint-Laurent, Pierre Béland. Selon lui, cette pollution sonore pourrait «causer la surdité et être responsable de la perturbation des activités alimentaires et reproductives du béluga».

Le problème est d'autant plus délicat que l'ouïe est un sens très développé chez les bélugas. Comme pour l'ensemble des cétacés, cette faculté est essentielle à leur survie. «Ce qui nous inquiète, ce sont les conséquences d'une élévation générale de la pollution sonore», explique le président et directeur scientifique du Groupe de recherche et d'éducation sur les mammifères marins (GREMM), Robert Michaud. «Il faut penser aux bélugas comme à des animaux qui vivent par les sons. C'est de cette façon qu'ils vont chercher leur nourriture et qu'ils communiquent entre eux. Si le niveau sonore dans l'environnement des bélugas est élevé, on peut soupçonner des effets sur leur capacité à chasser et à communiquer pour se rejoindre et se reproduire.»

Certaines études suggèrent même que «les bélugas auraient déjà modifié une partie de leur communication pour s'y adapter, comme nous quand nous entrons dans un bar», illustre M. Michaud. Prudence oblige, il estime toutefois qu'il est encore trop tôt pour lier cette «élévation générale du bruit» à la stagnation du cheptel. «Mais c'est une piste qui doit être envisagée, surtout en regard des nouvelles menaces comme l'exploration pétrolière ou le développement du port méthanier à Gros-Cacouna», affirme-t-il.

Port méthanier menaçant

Ce projet de port méthanier, qui serait construit sur la rive sud du fleuve, nécessiterait la mise en place d'infrastructures sur une période de trois ans dans une zone maritime très fréquentée par les femelles bélugas l'été. Accompagnées de leurs rejetons, elles utilisent assidûment le secteur visé par le projet pendant la période de mise bas et d'élevage. Selon les chercheurs du GREMM, le bruit intense associé aux travaux de construction pourrait forcer les femelles en gestation, les mères et leurs nouveaux-nés à abandonner cet habitat.

«Les femelles qu'on voit dans ce secteur ne vont pas ailleurs pour élever leurs baleineaux, fait valoir Robert Michaud. Si elles se déplacent parce qu'il y a trop de bruit, on ne peut pas prévoir ce qui se produira parce que les bélugas ont des habitats, des préférences et des communautés sociales. Ce sont des animaux qui vivent selon des habitudes bien établies.» Il souligne aussi que le secteur est situé en bordure du parc marin du Saguenay-Saint-Laurent et dans les limites de la future zone de protection marine de l'estuaire du Saint-Laurent. Il constitue donc un habitat critique pour une population menacée et reconnue comme telle par la Loi sur les espèces en péril au Canada.

Le groupe de recherche basé à Tadoussac a donc recommandé au Bureau d'audiences publiques sur l'environnement, en juin dernier, d'interdire les travaux de construction maritime proposés par le promoteur, Énergie Cacouna, entre juin et octobre. Le promoteur avait lui-même consulté le GREMM avant de déposer son projet. La même recommandation lui avait été faite, mais il aurait choisi de ne pas en tenir compte.

De plus, les modifications au projet proposées par le promoteur en août dernier sont susceptibles, toujours selon le GREMM, d'accroître les risques de blessures pour ces animaux. M. Michaud concluait d'ailleurs ainsi ses recommandations au BAPE l'été dernier: «Si l'ensemble des statuts d'espèce menacée de disparition, d'habitat critique, de parc marin et de zone de protection marine, tous formellement enchâssés dans des cadres législatifs, sont insuffisants pour protéger adéquatement les bélugas d'une menace bien réelle, à quoi bon?»

Pour l'instant, Robert Michaud et ses collègues étudient donc la façon dont les bélugas évoluent dans leur environnement en fonction du bruit. Les résultats de leurs travaux seront connus en mars prochain. Ceux-ci pourraient mener à des propositions audacieuses de déviation de la navigation ou de diminution de la vitesse des navires. À l'heure actuelle, en dehors du Parc marin du Saguenay, aucune loi ne régit la circulation maritime à l'avantage des mammifères marins.

L'observation des cétacés, qui gagne en popularité année après année, ne devrait normalement pas représenter une grande menace puisque les bateaux d'excursion ne sont pas autorisés à s'approcher intentionnellement des bélugas. Ils doivent même céder le passage aux baleines blanches lorsque celles-ci croisent leur route.

Cependant, le risque associé à la présence de nombreux navires dans le Saint-Laurent continuera de croître au cours des prochaines années. En plus des navires servant au transport de diverses marchandises, l'industrie des croisières connaît une popularité croissante et semble promise à un avenir radieux. L'Association des croisières du Saint-Laurent (ACSL) prévoit que d'ici quelques années, le Saint-Laurent recevra la visite d'un navire par jour entre mai et octobre, pour un total de 180 à 200 navires par année.

Plusieurs spécialistes interrogés par Le Devoir appréhendent également un relâchement des mesures de protection des bélugas et de leur habitat. En effet, malgré la popularité de ces animaux auprès des touristes, ils ne retiendraient pas suffisamment l'attention des décideurs. À titre d'exemple, le plan fédéral de rétablissement de l'espèce, lancé en 1995, n'a toujours pas donné de résultats probants. Bref, «on recule par rapport aux progrès qu'on espérait faire», croit Émilien Pelletier, professeur à l'Université du Québec à Rimouski.