Érosion: des dégâts d'un milliard au Québec

Le réchauffement du climat québécois engendrera pour au moins un milliard de dollars de dégâts de toutes sortes aux biens personnels et aux infrastructures publiques côtières du Québec d'ici 25 ans, révèlent les plus récentes analyses du Centre Ouranos sur les problèmes d'érosion déjà enclenchés par le mégaphénomène environnemental.

C'est la semaine dernière, dans un colloque scientifique de haut niveau sur les plus récents travaux du centre interdisciplinaire Ouranos de Montréal, que ces évaluations ont été dévoilées sur la foi des résultats de modèles mathématiques beaucoup plus précis que tout ce qui avait été utilisé jusqu'ici. En effet, la «résolution» du nouveau modèle dit «régional», qu'on prévoit utiliser d'ici deux ans pour revoir les prévisions sur les niveaux du Saint-Laurent et des Grands Lacs, fait passer la lecture des prévisions de surface de 400 par 400 km à un niveau de «détail» de 45 par 45 km!

Selon ces travaux sur l'érosion des rives du golfe Saint-Laurent, l'impact économique de ce problème croissant dépassera le milliard de dollars car, s'il est possible d'atténuer certains impacts par une anticipation des problèmes, les dépenses nécessaires pour réparer ce qui peut l'être vont s'ajouter à la perte de valeur causée par les dégâts anticipés, expliquait hier un des chercheurs d'Ouranos, Alain Bourque.

Présentement, selon l'évaluation du centre scientifique, 35 % des côtes maritimes du Québec sont à risque d'érosion et 60 % des côtes «meubles» de la Côte-Nord sont «très sensibles» au phénomène. Quant aux côtes du Bas-Saint-Laurent et de la Gaspésie, leur sensibilité est classée de «moyennement à très sensible» à l'érosion.

Les chercheurs attribuent l'importance de ces dégâts à une réduction radicale de 65 % de la période dite «d'englacement» du golfe vers 2050, un phénomène qui va aggraver l'érosion pour quatre raisons, explique Alain Bourque. La diminution croissante des glaces empilées sur les rives, jusqu'ici solidement gelées en hiver, les protégeait en effet des plus fortes tempêtes qui surviennent généralement en hiver. Deuxièmement, le relèvement du niveau de la mer va amorcer un ajustement des rives, qui vont s'éroder jusqu'à ce qu'un nouvel équilibre soit atteint. De plus, la hausse des activités cycloniques, une combinaison de la force des vents et de l'amplitude des vagues, et l'augmentation de la fréquence des fortes tempêtes vont aussi ajouter leurs impacts aux autres causes. Et, quatrièmement, les cycles de gel-dégel étant plus nombreux lors d'hivers moins rigoureux, le fractionnement des falaises et des rives va s'accélérer sensiblement, provoquant en quelques dizaines d'années des changements qui auraient pris beaucoup plus de temps à devenir visibles.

Cette érosion galopante qu'on prévoit sur les deux rives du golfe aura pour conséquence de faire disparaître de nombreux habitats fauniques en plus d'endommager, voire de faire disparaître, des propriétés riveraines, sans parler des impacts sur le système routier, le système portuaire et les infrastructures municipales riveraines.

À ce phénomène, qui sera le plus apparent et le plus rapide des impacts des changements climatiques au Québec, selon Alain Bourque, il faut en ajouter plusieurs autres, dont la fonte du pergélisol dans le nord du Québec. Déjà, ajoute le chercheur, on a enregistré une hausse de 1 à 2 °C dans la structure interne des sols gelés en permanence des régions nordiques, et cela, sur des profondeurs de 10 à 20 mètres.

Par exemple, dit-il, des signes importants de dégel ont été enregistrés dans la région du village inuit de Saluit. Les chercheurs ont ainsi noté plusieurs glissements de terrain et des affaissements de toutes sortes qui sont un signal sérieux de fonte accélérée. S'il fallait en plus que ces régions subissent un été de canicule exceptionnelle, ajoute Alain Bourque, plusieurs équipements nordiques construits sur ces sols gelés depuis des millénaires pourraient devenir rapidement problématiques. Il cite comme exemple le cas de plusieurs pistes de petits aéroports qui affichent déjà des signes de mouvements anormaux des sols, particulièrement ceux construits sur des argiles marines gelées. Un rapport complet sur les changements en cours dans cette région est en préparation au centre Ouranos.

Mais une bonne nouvelle se glisse à travers ces impacts inquiétants du réchauffement du climat québécois. En effet, le bilan énergétique global du Québec pourrait s'améliorer. À l'horizon 2030, la baisse de la demande en énergie, principalement tributaire au Québec des besoins en chauffage, «compensera largement la hausse liée à la climatisation» en été. Selon une acétate présentée au colloque, qu'on retrouve sur le site Internet du centre Ouranos, le bilan énergétique global du Québec passerait de 130 pétajoules (PJ) en 2001 à 120 PJ en 2100, soit une baisse en chiffres absolus malgré une hausse de 100 % de la demande en climatisation. Mais en entrevue, Alain Bourque soutient qu'il faut plutôt parler d'une hausse en chiffres absolus en raison du développement économique et de la croissance de la population. C'est l'utilisation des combustibles fossiles, très prisés pour le chauffage mais fort peu pour la climatisation, qui devrait accuser une décroissance importante durant cette période.

Les prévisions d'Ouranos sont beaucoup moins concluantes en ce qui a trait aux précipitations, si importantes pour les réserves d'eau d'Hydro-Québec. Les «expériences» tentées jusqu'ici avec les modèles mathématiques laissent anticiper «des hausses possibles des apports hydriques» dans le Québec. «Néanmoins», indique avec prudence le bilan du colloque, il faudra poursuivre intensivement ces travaux avant d'avancer des conclusions fermes.

En effet, de grandes inconnues demeurent, en particulier en ce qui concerne les raisons de la réduction des apports en eau dans les Grands Lacs depuis quelques années, que la Commission mixte internationale veut élucider, précise Alain Bourque. L'utilisation du modèle «régional» sur le climat, soit celui dont la résolution a été fortement augmenté, va permettre d'ici deux ans de reprendre toutes les études antérieures sur les niveaux et débits des Grands Lacs et du Saint-Laurent, une fusion des modèles et des données qui va exiger un important travail de modélisation. Ce travail pourrait donner une idée plus précise des impacts éventuels d'une réduction des débits fluviaux, notamment sur les prises d'eau et les rejets d'eaux usées des municipalités, et les coûts associés aux changements qui seront nécessaires.

On sait que les travaux sur les niveaux d'eau du fleuve ont amené la Garde côtière fédérale à envisager notamment d'artificialiser complètement le Saint-Laurent d'ici 50 ans par la construction de seuils, qui en ferait une enfilade de lacs plutôt qu'un fleuve, tout cela pour le hausser et le transformer en fonction des besoins des armateurs plutôt que de forcer ces derniers à s'adapter à la nature changeante de cet écosystème pour en préserver l'intégrité. Certes, indique Alain Bourque, ce ne sont là que des hypothèses parmi d'autres, mais, pour l'instant, c'est surtout de savoir de quoi aura l'air le fleuve dans 50 ans qui importe, avant que ne démarre la discussion sur les adaptations que voudra y apporter le lobby maritime.