Un village, une éolienne

Tout le monde au village est invité à devenir membre de la coopérative, qui entend réunir 1,7 million.
Photo: Agence France-Presse (photo) Tout le monde au village est invité à devenir membre de la coopérative, qui entend réunir 1,7 million.

Les 600 résidants du village de Saint-Noël, une modeste municipalité de la Matapédia irriguée par la petite rivière Tartigou, n'attendra pas le prochain appel d'offres d'Hydro-Québec pour de nouveaux mégawatts éoliens. Tout le monde au village est invité depuis hier à devenir membre de la nouvelle coopérative qui entend réunir 1,7 million de dollars pour construire une grande éolienne de un mégawatt, qu'on veut vendre directement à Hydro-Québec, tout comme la société commerciale 3Ci inc. l'a fait pour les 150 MW de ses trois parcs de Murdochville.

Pour le porte-parole et initiateur du projet, Gilbert Otis, «au moment où, dans certains coins du Québec, on rejette l'option éolienne, ici, à Saint-Noël, le projet est au contraire la planche de salut d'un village dont l'école est menacée de fermeture», ce que la population refuse en bloc.

«S'il le faut, l'électricité de l'éolienne réduira les coûts de chauffage de l'école, tout comme ceux de l'église d'ailleurs, que les habitants n'ont plus les moyens de payer en hiver», ajoute M. Otis. Le village a déjà choisi le terrain où l'énorme machine sera implantée. M. Otis, un parent de Léonard Otis, le pionnier de la foresterie modèle au Québec, a financé l'installation de la tour de mesure des vents. Ses calculs de rentabilité ont été validés par des consultants, qui ont déjà déterminé jusqu'à la marque de l'éolienne géante.

La coopérative éolienne de Saint-Noël a été créée mardi soir et tout le village, qui veut notamment financer par ce moyen le démarrage d'une petite scierie et parvenir à la chauffer en hiver, voit dans ce projet «le symbole des nouveaux efforts des communautés rurales, notamment pour faire face aux très graves problèmes de l'industrie forestière et à la fermeture de nombreuses usines».

Le maire de Saint-Noël, Gilbert Sénéchal, a précisé au Devoir hier que ce projet pourrait rapporter entre 300 000 $ et 325 000 $ par an, soit une des sources de revenus les plus importantes de la municipalité. Mais la municipalité et la coop n'entendent pas «faire concurrence» à Hydro-Québec en devenant distributeurs d'électricité: «Ce qu'on veut, a expliqué le maire Sénéchal, c'est vendre notre électricité à Hydro-Québec, qui nous fournira de son côté ce dont on a besoin.» En somme, l'électricité produite par l'éolienne sera vendue à Hydro autour de 8 ¢ le kilowatt alors qu'elle sera vendue sur place aux clients résidentiels et institutionnels entre 4 et 6,5 ¢, tout comme Hydro-Québec le fait depuis des années avec les papetières dotées d'équipements de production, par exemple.

Le maire Sénéchal est toutefois conscient que l'enjeu derrière son modeste projet «Un village, une éolienne» est celui de toute une région qui entend «tirer profit pour elle-même de son vent».

Son collègue d'Amqui, Gaétan Ruest, l'appuie d'autant plus fortement que c'est dans sa municipalité qu'est né le premier projet communautaire de production éolienne de la péninsule, dit-il. Gilbert Otis en faisait partie jusqu'à ce qu'il lance son propre projet à Saint-Noël. C'est à Amqui qu'est née la Société intégrée de développement éolien de la Matapédia, qui pilote un projet de neuf mégawatts sur le point d'aboutir. En plus, a ajouté le maire Ruest, devenu un des plus ardents défenseurs de la production communautaire d'énergie éolienne, d'autres corps municipaux sont désormais dans la course, notamment la MRC de Témiscouata.

La région a pourtant connu de graves ratés à la suite des premiers projets de 3Ci à Murdochville et surtout avec l'important projet de SkyPower à Rivière-du-Loup, jugé trop gros, dévastateur pour le paysage et «nul» en matière de retombées économiques.

Le maire Ruest fait partie de ces élus municipaux qui ne se battent pas contre la filière éolienne mais «contre son développement aux dépens de nos paysages humanisés et sans véritables retombées à long terme, ce qui réduit l'acceptabilité d'une filière dont on nous demande cependant d'absorber 100 % des impacts». Il a participé à des colloques et à des visites en Allemagne, en Ontario et ailleurs, où on accorde de plus en plus la priorité au développement de l'éolien par les communautés qui vivront avec les impacts de cette filière, soit par les corps municipaux, soit par des coopératives formées de gens du lieu.

«Ce qu'il nous faut, c'est de l'éolien civilisé, qui respecte nos paysages humanisés et qui rapporte aux régions qui vont devoir vivre avec les impacts», a expliqué Gaétan Ruest, aussi porte-parole de l'Union des municipalités du Québec en matière d'énergie. «Pour l'instant, ce qu'on voit, ce sont de gros producteurs pétroliers, des fonds de retraite et des entreprises ontariennes ou d'ailleurs qui viennent profiter de notre ressource locale, le vent, et qui ne nous laissent que des miettes passagères. Hydro-Québec empoche de son côté les fonds fédéraux accordés aux promoteurs pour la production éolienne et même les éventuels crédits de gaz à effet de serre. Les producteurs empochent même dans certains cas l'argent comptant — on parle de 5 % de certains projets — que les banquiers débourseraient comptant pour obtenir le privilège de les financer. Et nous, on n'a rien. On est en train de se faire voler notre potentiel éolien. Il est temps que ça cesse, et on va s'en parler de long en large au colloque dans deux semaines à Rimouski.»

Le maire Ruest estime que la filière a été lancée dans la péninsule avec le premier appel d'offres de 1000 MW dans un contexte de précipitation, sans encadrement, sans définir qui aurait priorité pour développer cette ressource, sans balises pour la protection des paysages humanisés, sans règles pour des retombées économiques de plus en plus passagères, etc.

Il serait temps, dit-il en faisant une croix sur les 1000 MW déjà en chantier, que Québec marque un temps d'arrêt et que son ministre du Développement durable, de l'Environnement et des Parcs, Claude Béchard, lance une audience générique du Bureau d'audiences publiques sur l'environnement (BAPE) au sujet des conditions d'implantation de cette filière en territoire municipal. Déjà, dit-il, les prospecteurs de vent sont à l'oeuvre en Estrie ou dans le sud du Québec, comme à Saint-Polycarpe, pour «arracher» aux gens et aux municipalités leurs droits sur le vent de leur territoire.

Steven Guilbeault, coordonnateur de Greenpeace Québec, pense que c'est effectivement une bonne idée car les projets mieux encadrés, mieux conçus, comme celui de L'Anse-à-Valleau, près de Gaspé, ont suscité une plus grande adhésion. S'il est d'accord avec l'idée d'une audience générique, il faudrait, dit-il, conduire cet exercice rapidement afin de ne pas retarder le deuxième appel d'offres d'Hydro-Québec, sous peine de voir réapparaître des projets de centrales thermiques polluantes et dévastatrices du climat.