Les grands singes menacés d'extinction

Tous les grands singes anthropoïdes pourraient disparaître avant 2050.
Photo: Agence Reuters Tous les grands singes anthropoïdes pourraient disparaître avant 2050.

«Il est minuit moins une pour les grands singes»: la formule, attribuée à Klaus Toepfer, directeur exécutif du Programme des Nations unies pour l'environnement (PNUE), est à peine excessive. En septembre 2005, à Kinshasa (République démocratique du Congo), 24 pays membres de l'ONU s'associaient pour faire une annonce dramatique et sans précédent: si rien n'est tenté par la communauté internationale, d'ici à 2015, tous les grands singes anthropoïdes auront disparu de la nature avant 2050.

Grand instigateur de ce cri d'alarme, le Grasp: Great Apes Survival Project, ou Projet pour la survie des grands singes. Mise en oeuvre en 2001 par le PNUE et l'Unesco, cette instance s'est donné pour mission «l'élaboration et l'application d'une stratégie mondiale pour la survie de toutes les populations de grands singes dans leurs écosystèmes dynamiques, évolutifs et naturels». Défi immédiat: «Écarter la menace d'extinction imminente à laquelle doivent faire face la plupart des populations.» Défi à long terme: «Conserver dans leurs habitats naturels les populations sauvages viables [...] et veiller à ce que, lorsqu'il y a des interactions entre elles et des populations humaines, ces interactions soient positives de part et d'autre et durables.»

Une grand-messe de plus, pleine de bonnes intentions et non suivie d'effets? Un an plus tard, il est encore trop tôt pour le savoir. Mais les experts se mobilisent. En mai 2005 s'est ainsi tenu à Brazzaville (Congo) un atelier de travail réunissant les meilleurs d'entre eux à l'échelle mondiale, afin de définir un plan d'action régional pour la conservation des chimpanzés et des gorilles en Afrique centrale. Douze sites prioritaires ont été établis, soit au total plus de 150 000 km2 dans lesquels pourraient être protégés non seulement chimpanzés et gorilles, mais aussi toutes les autres espèces partageant ces habitats.

Une priorité a été dégagée: améliorer les mesures de recensement des populations. Mais le nerf de la guerre reste à trouver: au bas mot, 25 millions de dollars pour les seules actions urgentes (inventaire, lutte contre le virus Ebola et le braconnage, sensibilisation et éducation des villageois). En attendant, les grands singes continueront de voir leurs effectifs naturels diminuer. Et les zoos, de plus en plus, deviendront leur ultime refuge.

Indispensables parcs zoologiques! Autrefois prédateurs d'animaux, les voilà devenus conservateurs. Dépositaires d'une mémoire vivante qui, un jour peut-être, permettra de repeupler la planète. En Europe comme aux États-Unis, nombre d'entre eux ont déjà investi cette nouvelle mission. Dans le cas d'une espèce ne subsistant dans la nature qu'en un seul endroit, comme les bonobos ou les orangs-outans, ils permettent d'éviter le pire: les animaux en captivité étant répartis dans plusieurs parcs, les catastrophes naturelles et les contaminations ne les atteindront jamais tous en même temps. Et leurs locataires, lorsqu'il s'agit de bons établissements, ne sont pas forcément plus malheureux que dans leur habitat naturel en cours de désintégration.

Mais pour éviter le risque que les zoos deviennent d'ici quelques décennies le seul habitat dans lequel survivront nos cousins anthropoïdes, que faut-il espérer? Sans doute une autre façon de concevoir les rapports entre l'homme et les espèces dites «inférieures». Une réflexion plus approfondie sur les droits des animaux, dont plusieurs juristes et philosophes s'accordent à penser qu'ils constitueront le prochain grand combat moral.

Des droits, mais lesquels? Pour Peter Singer, les choses sont claires. Connu pour son engagement extrême en faveur de la condition animale, ce philosophe australien est en effet à l'origine de la Déclaration sur les grands singes anthropoïdes (Great Apes Project), dont les signataires réclament, pour ces «doubles troublants de nous-mêmes», des droits s'apparentant aux droits de l'homme.

Ce courant se réfère notamment au philosophe du XVIIIe siècle Jeremy Bentham, grande source d'inspiration du mouvement en faveur des droits des animaux, qui écrivait en 1789, peu après que les colonies françaises eurent accordé à leurs esclaves noirs des droits fondamentaux: «Le jour viendra peut-être où le reste des animaux de la Création obtiendra ces droits.» Une revendication que la philosophe française Elisabeth de Fontenay, qui n'a pas hésité à signer, en 2004, l'appel du Grasp pour sauver les grands singes, juge «contre-performante parce que exorbitante».

«D'abord, les droits de l'homme sont loin d'être un acquis, ils ne cessent d'être bafoués, et sans que les démocraties occidentales s'en préoccupent effectivement, souligne-t-elle. Ensuite, il ne faut pas être scientiste, et faire découler le droit des dernières avancées du savoir. Sur le plan de la théorie, l'évolution fait de l'homme une espèce parmi les autres. Sur celui de la pratique historique, l'homme n'est pas une espèce, mais un genre dont on a un jour et, en principe du moins, à jamais, déclaré les droits. Il y a là une fondamentale différence de registre.»

Auteur d'un monumental ouvrage sur l'animal (Le Silence des bêtes, Éd. Fayard, 1998), Elisabeth de Fontenay n'en prône pas moins «l'élaboration urgente et contraignante d'un droit spécifique des grands singes: qu'on empêche leur massacre, qu'on réduise au minimum le nombre de ceux que l'on soumet à l'expérimentation». Un acquis qui pourrait ultérieurement bénéficier à d'autres animaux, «dont on déterminerait, au cas par cas, les besoins et donc les droits spécifiques».

Parler de culture et de morale pour les grands singes, évoquer leurs droits: tout cela aurait fait frémir nos penseurs cartésiens il y a seulement trente ans. L'Occident n'est pas le Japon, où primate se dit o-saru-san: monsieur le singe. Mais l'éthologie s'est renforcée, les découvertes se sont accumulées, les frontières se sont brouillées. Et les mentalités, insensiblement, se sont modifiées. Un changement de sensibilité auquel les scientifiques eux-mêmes commencent à consentir, devenant moins soucieux d'éviter l'anthropomorphisme. Plus permissifs par rapport à ce qui sépare, ou plutôt ne sépare pas, l'animalité de l'humanité.

Penser les grands singes comme des personnes? Psychologue et philosophe à l'Université de Liège, Vinciane Despret s'interroge sur cette évolution, qui rend aujourd'hui la chose possible. Elle remarque que chimpanzés, gorilles et orangs-outans, de plus en plus souvent portraitisés par les photographes, y ont gagné un visage, un regard. Et elle fait le pari que les singes eux-mêmes y sont pour quelque chose.

«Si les animaux ont réussi à mobiliser des chercheurs dans une aventure qui leur a conféré une autre identité», estime-t-elle, c'est qu'ils se sont activement engagés dans la relation avec eux. Car «les animaux interrogés dans une relation chargée émotionnellement n'ont pas du tout la même chose à dire que dans des recherches qui exigent de bannir toute affectivité». Or ce sont précisément ces relations émotionnelles qui ont été longtemps et systématiquement reléguées «au statut d'anecdotes ou à l'anthropomorphisme de ceux qui les interrogeaient». Un changement de perspective qui ne concerne pas seulement les grands singes, mais qui prend pour nos proches cousins une ampleur particulière. Avec l'aide efficace des généticiens qui, plus que jamais, mettent en lumière notre proximité généalogique.