Du bleu au vert?

Le nationalisme québécois verdit tellement ces temps-ci que le bleu du fleurdelisé semble en passe de céder sa place au vert écolo. Jean Charest se distingue de Stephen Harper en jouant la carte verte. Lors des manifestations, on voit artistes et chanteurs, jadis si prompts à se mobiliser pour le français, la souveraineté ou la nation et qui préfèrent aujourd'hui les causes vertes. Les jeunes «mousquetaires» péquistes affirmaient cette semaine que le Québec doit devenir souverain d'abord pour être un pays «missionnaire» du développement durable. La Saint-Jean, fête de la nation verte?

Dans le dernier numéro de L'Action nationale (consacré aux ressources naturelles), le chroniqueur Louis Cornellier raconte l'anecdote suivante, survenue alors qu'il participait à un congrès de fondation d'un parti de gauche québécois. «Je m'étais inscrit [...] dans l'atelier "langue et culture". [...] Après le petit mot d'ouverture de l'animateur, la première intervention d'une militante avait porté sur... la pollution causée par les automobiles et, donc, sur la nécessité de restreindre l'usage de ces engins nuisibles!»

Il semble bien que, de plus en plus, les choses se passent ainsi au Québec. Autrefois, toute discussion débouchait invariablement sur la «question nationale». De nos jours, tout ou presque conduit au vert. «Le niveau de sensibilité à ces questions s'approche de celle de la langue et de la nation», fait remarquer l'ancien ministre libéral de l'Environnement Pierre Paradis, aujourd'hui paria vert opposé au projet gouvernemental au mont Orford. D'ailleurs, pour se distinguer du premier ministre Stephen Harper, Jean Charest (un autre ancien ministre de l'Environnement) joue à fond la carte verte, notamment en affirmant que le Québec n'attendra pas Ottawa pour atteindre les cibles de Kyoto.

Dans le camp souverainiste, Kyoto et l'environnement sont évoqués comme des «valeurs québécoises», notamment contre Stephen Harper. D'ailleurs, seule la question de l'environnement a réussi, depuis qu'André Boisclair est devenu chef du Parti québécois, à le réunir, lui et l'autre chef souverainiste Gilles Duceppe, sur une même tribune: cela s'est produit lors de l'annonce de la création de la Coalition Québec Vert Kyoto, le 4 juin dernier. C'est d'ailleurs ce thème qui provoque le plus d'envolées lyriques de la part du chef péquiste.

Le comportement des artistes est lui aussi symptomatique. Si certains, comme Robert Lepage et Michel Tremblay, avouent en public leur tiédeur à l'endroit du projet souverainiste, ils n'hésitent toutefois pas une minute pour s'afficher en faveur de causes environnementales diverses. Après une entrevue avec Gilles Vigneault il y a cinq ans, le magazine Le Nouvel Observateur concluait ainsi: «Il ne croit plus trop à l'indépendance [...], il se dit fort préoccupé par les questions d'environnement.» Le comédien Roy Dupuis défend les rivières, tout comme Paul Piché; Clémence Desrochers et Marie Laberge se portent au secours du mont Orford; etc.

Au Parti québécois, certaines jeunes voix s'activent et soutiennent qu'il faut aller plus loin, très loin: le Québec doit devenir souverain d'abord et avant tout pour être un pays «missionnaire» du développement durable, producteur de solutions vertes. C'est du moins ce qu'ont conclu, après une tournée régionale effectuée du 23 mars au 12 mai, les trois «mousquetaires» péquistes, Jonathan Valois (Joliette), Stephan Tremblay (Lac-Saint-Jean) et Alexandre Bourdeau (Berthier). Dans leur rapport intitulé La révolution verte et bleue, rendu public cette semaine, ils multiplient les formules comme celle-ci: «La révolution bleue [la souveraineté] devient le passage pour réaliser la révolution verte et la révolution verte devient la marque de commerce de la révolution bleue.»

La théorie des «atomes»

Politologue à l'Université de Sherbrooke et observateur du nationalisme québécois, Jean-Herman Guay estime que cet accent de plus en plus prononcé sur le vert est davantage qu'une simple mode. Cela révèle une véritable mutation du sentiment national.

Pour l'expliquer, M. Guay a recours à une métaphore empruntant au domaine de la physique: à ses yeux, le nationalisme québécois se comporte comme un «atome faible, qui ne peut subsister seul, dans son contexte, en lui-même»; il a toujours eu besoin d'un autre atome avec lequel il a créé différents «alliages», explique-t-il. Pendant longtemps, le nationalisme a prospéré grâce à son assemblage avec les «atomes» du catholicisme et de la langue française. Depuis les années 60, l'atome de la religion a lentement quitté l'alliage, remplacé par celui de l'État. Celui-ci a permis, «par la Caisse de dépôt, par Hydro-Québec, par l'ensemble de ses opérations, une amélioration du sort des Québécois, entre autres aussi grâce à des législations sur la langue».

Dans les années 80, la loi 101 a commencé à produire ses fruits. «Toutefois, on découvre que l'État, dans son usage massif, peut engendrer des effets pervers», note M. Guay. À la même époque, l'«atome» de l'environnement est apparu, devenant rapidement un incontournable dans la société québécoise: Tchernobyl, Saint-Basile-le-Grand, l'Exxon Valdez, etc. Les catastrophes se multipliaient.

Après un creux provoqué par la crise économique au début des années 90, la vague verte est revenue en force avec les débats sur les changements climatiques. Au Québec, on a cherché à faire entrer l'environnement dans l'alliage du nationalisme aux côtés de la langue et de l'État. Surtout que l'atome vert permet de revigorer celui, fatigué et attaqué de toute part, de l'État. «Pour protéger l'environnement, on a besoin de l'État. L'entreprise privée livrée à elle-même est dommageable. Il faut l'encadrer par une législation. Les environnementalistes exigent eux aussi un État actif, interventionniste», note M. Guay.

Au reste, on pourrait croire que l'arrivée de la composante «environnement» crée une resucée d'anciens alliages québécois combinant la «nature», la «terre ancestrale» et le nationalisme, note Jean-Herman Guay. «Mais non, ce n'est plus le terroir agricole autrefois mais celui des lacs, des rivières et de l'air à protéger.» Et le mot «terroir» est devenu un truc de marketing. Aussi, le vert contemporain ne procède plus d'une logique conservatrice; au contraire, il sert à une «redéfinition du progressisme», du gauchisme «vieillot», osent même avancer les mousquetaires. Le terroir d'antan était rural et conservateur; l'environnementalisme est «plutôt urbain et se veut progressiste, tourné vers l'avenir», dit M. Guay.

Ce sont des thèmes anciens et nouveaux qui se recoupent, certes. La notion de survivance, de «protection, voire de défense», par exemple. «Comme la nation québécoise est assiégée dans sa situation nord-américaine, l'environnement l'est aussi et mérite une bataille de protection similaire.»

Hier, devant la porte Saint-Louis, à Québec, des leaders écologistes venus protester contre la position anti-Kyoto du premier ministre Stephen Harper abondaient dans ce sens. «Dans sa logique de conservation, la diversité culturelle rejoint celle de la biodiversité», a lancé Paul-André Martineau, président du Parti vert. Porte-parole du parti Québec solidaire (une nouvelle formation qui a mis le «vert avant le bleu», note M. Guay), Amir Khadir faisait remarquer hier que plusieurs artistes qui militent pour la défense de la langue française sont aussi du côté de la défense de l'environnement: «Richard Desjardins, Paul Piché, etc.» Les deux combats «ne sont pas mutuellement exclusifs», a insisté M. Khadir.

Faiblesse de l'alliage

Le nationalisme québécois n'a toutefois jamais réussi un alliage parfait. «Si une telle chose avait existé, il y aurait longtemps que le Québec serait devenu souverain, que l'État-nation serait réalisé», affirme M. Guay. Et la nouvelle combinaison a ses failles. L'atome «État» s'est développé de 1960 à 1980 sur l'exploitation des ressources de toutes sortes, notamment hydroélectriques. «Or la présence de l'atome vert tend aujourd'hui à inhiber, à bloquer la capacité de l'État à développer et à encourager de nouveaux grands projets, notamment hydroélectriques», souligne-t-il. Il voit dans la réaction de l'ancien chef Bernard Landry, qui s'en est pris au «nonisme» (l'habitude des militants de dire non à tout projet), une bonne illustration des tensions entre l'atome étatique et l'atome vert. «Pour créer de la richesse, il faut utiliser les ressources naturelles, et, pour les utiliser, il faut forcément accepter d'abîmer l'environnement», dit M. Guay.

Évidemment, les «mousquetaires» rejettent cette vision du développement dans leur rapport. Plusieurs Québécois «sont pleinement conscients de l'impossibilité de continuer à exploiter nos ressources de la sorte et ont choisi de relever le défi du développement durable. En plus, ils ont réalisé qu'il était rentable d'agir ainsi. À l'évidence, celui-ci offre une multitude de nouvelles possibilités, rassembleuses et dynamisantes», écrivent-ils. Au fond, la préoccupation pour l'environnement peut être «source de richesse». Si, dans leur rapport, les «mousquetaires» alignent les concepts «d'éco-efficacité», de «synergie», s'ils proposent la «pensée cycle de vie» et «l'éco-étiquetage», ils ne prennent jamais position dans des dossiers environnementaux chauds comme celui des ports méthaniers, note Jean-Herman Guay. Dans certains cas, concilier le vert et le bleu semble plus difficile à faire qu'à dire.

Une erreur

Selon certains, cette nouvelle combinaison proposée est carrément une erreur. Le politologue Louis Balthazar, qui se dit lui-même un enthousiaste de la lutte contre l'automobile et la pollution, note toutefois ceci: «Il ne me viendrait jamais à l'idée de mettre cette cause sur le même pied que celle de la nation québécoise. L'appartenance à une nation ne se compare pas à l'adhésion à une cause.»

Jeune militant souverainiste s'étiquetant lui-même conservateur, inquiet de la disparition de la «conscience historique» dans le discours souverainiste, Mathieu Bock-Côté tire à boulets rouges sur le rapport des mousquetaires, un «mauvais travail de cégep écrit par des adolescents politisés de manière un peu trop précoce». Il y voit un «exemple navrant du messianisme postmoderne et progressiste dans lequel se perdent les souverainistes depuis quelques années». Nos ancêtres proposaient d'«évangéliser l'Amérique»; aujourd'hui, «il faudrait convertir l'humanité au développement durable!». Pour ce jeune sociologue au verbe vif, il est ridicule de vouloir «fonder le pays non plus sur une identité nationale mais sur une idéologie».

En somme, selon lui, à trop vouloir développer un nouvel argumentaire, les souverainistes et les nationalistes dénaturent leur cause.
1 commentaire
  • Marc Lavallée - Inscrit 26 juin 2006 16 h 11

    la couleur d'une idée

    L'écologie ne devrait pas être récupérée par un parti plus qu'un autre. Le parti vert en a fait sa cause, entre-autre pour conscientiser les grands partis et amener la préocuppation écologique au centre de l'arène politique.

    Je suis d'accord avec Louis Balthazar: il ne faudrait surtout pas que le débat sur l'écologie soit considéré comme un remplacement au débat sur la question nationale. Mais si la politique québécoise vibre aujourd'hui un peu plus au diapason de l'écologie, c'est parce qu'elle est une priorité internationale. On ne peut pas tout polariser autour de la seule question nationale; nos projets de société ne se résument pas qu'à "ça"...

    Ceci dit, je crois qu'un Québec indépendant pourrait plus facilement amorcer un virage vert, ne serait-ce que parce que les canadiens du R.O.C. ne sont pas progressistes et que la seule volonté politique d'une province est insuffisante pour faire changer les choses; ça prend aussi le contrôle de nos institutions et la création de nouvelles.

    Si l'Alberta se séparait pour mieux vendre son pétrole, le Québec pourrait se séparer pour mieux vendre son expertise verte. Et une raison de plus pour réaliser l'indépendance! Le seul danger de ce scénario d'un "Québec vert et indépendant", c'est que l'écologie soit reléguée au oubliettes des "conditions gagnantes" pour encore faire reculer l'indépendance du Québec, parce que le québécois moyen restera longtemps une des bestioles les plus polluante qui soit.