Pédagogie - Apprendre en posant des questions

Si certains professeurs d'université se cantonnent dans un domaine hautement spécialisé, d'autres se servent de leur compétence pour étendre la portée de leurs actions. C'est ainsi que le biologiste Yves Mauffette allie avec brio l'enseignement et la recherche. «Je suis un spécialiste des interactions plantes-insectes... qui est devenu un expert en interactions professeurs-étudiants!», lance-t-il en éclatant de rire.

Yves Mauffette est considéré comme le spécialiste d'une méthode pédagogique innovatrice: l'apprentissage par problèmes. D'abord appliquée à l'enseignement des sciences biologiques à l'UQAM, cette méthode est de plus en plus utilisée à travers le monde et dans maints domaines d'enseignement... dont la formation des banquiers européens.

Yves Mauffette est en outre membre du Groupe de recherche en écologie forestière interuniversitaire (GREF) et vice-doyen aux études à la faculté des sciences de l'UQAM. C'est dire qu'il poursuit des travaux scientifiques tout en supervisant l'enseignement des sciences.

De l'interaction des insectes... à celle avec les étudiants

En sa qualité de chercheur au GREF, le prof Mauffette tente de comprendre comment les insectes choisissent leur nourriture (des feuilles) et comment les plantes réagissent. «À mesure que progresse la biologie moléculaire, explique-t-il, on s'aperçoit que les plantes sont capables de générer des réponses — de modifier leur chimie — pour contrer l'attaque des insectes. De leur côté, les insectes ont la capacité de déceler leur source de nourriture en détectant les sucs et le salé dans la chimie foliaire des plantes...» De telles recherches servent notamment à la conception d'options alternatives moins dommageables que l'arrosage chimique des arbres lorsqu'il s'agit de combattre une infestation.

M. Mauffette a par ailleurs participé à la fondation, en 1987, du Groupe de recherche en écologie forestière. «On a créé le GREF parce qu'il y avait à l'UQAM une masse critique de chercheurs travaillant dans le milieu forestier, dit-il. Et comme "l'union fait la force", le Groupe permet la concertation et le développement plus structuré de nos recherches. Le GREF est par la suite devenu un groupe de recherche interuniversitaire parce qu'il y a d'autres collègues spécialisés en foresterie dans les autres universités québécoises. Nous avons donc créé une communauté de pratiques et d'intérêts communs en foresterie.»

Enseigner... à répétition

Parallèlement, Yves Mauffette a développé un vif intérêt pour la pédagogie. «Lorsque j'ai débuté ma carrière d'enseignant, se rappelle-t-il, j'ai eu à donner le même cours huit fois en deux ans; j'ai alors craint d'être condamné à faire le perroquet pour le reste de mes jours! Pour éviter cela, je me suis demandé s'il ne serait pas possible de faire un enseignement "terrain", c'est-à-dire davantage axé sur la proximité dans ma relation avec les étudiants.»

Au fil de ses réflexions, le prof Mauffette a découvert une méthode pédagogique innovatrice: l'APP ou apprentissage par problèmes. Au lieu de donner un cours magistral devant un grand nombre d'étudiants, le professeur se transforme en tuteur qui fait progresser une douzaine d'étudiants seulement. Ces derniers se voient soumettre un problème précis qu'ils doivent résoudre en élaborant une stratégie et en allant chercher les informations dont ils ont besoin.

Mis au point durant les années 1970, l'APP était déjà appliqué dans certaines facultés de médecine, dont celles des universités de Montréal et de Sherbrooke. De son côté, le département des sciences biologiques de l'UQAM l'a adopté en 1996 en transformant tout l'enseignement du baccalauréat.

«Désormais, il n'y a plus de cours, confirme M. Mauffette, tout est orienté autour du tutorat en petits groupes... Nous sommes même l'un des premiers programmes en sciences fondamentales au monde à offrir un baccalauréat complet et intégré selon cette méthode.»

Apprendre à apprendre

C'est ainsi que le professeur-tuteur présente à sa douzaine d'étudiants un problème ou une situation précise et qu'il les accompagne dans leurs démarches. «Pour aborder le problème, l'étudiant se doit de faire des lectures et d'acquérir par lui-même certaines notions, souligne le professeur. Bien entendu, je suis là pour les guider... Puis, nous nous réunissons en groupe afin de valider la démarche de chaque étudiant, chacun confrontant sa vision à celle de ses collègues.»

Les professeurs du département ont incidemment observé que l'APP favorise chez les étudiants le développement de plusieurs qualités telles que l'esprit d'analyse et de synthèse ainsi que le travail en équipe, la communication orale et l'autonomie. «Cette méthode d'enseignement forme des étudiants que j'admire beaucoup, indique M. Mauffette, parce qu'ils s'expriment davantage, sont mieux organisés et plus autonomes.»

Le pédagogue rapporte avoir surtout observé que cette méthode répond mieux aux besoins de formation du biologiste. En effet, rapporte-t-il, en biologie comme dans tout autre domaine, les connaissances sont si vastes et se développent si rapidement qu'on ne peut plus en acquérir l'essentiel à l'université. «Nous jugeons donc plus important d'enseigner à nos étudiants comment apprendre, plutôt que d'essayer de leur livrer tout un bagage de connaissances. De la sorte, tout au long de leur vie, ils sauront ce qu'il faut faire pour résoudre les problèmes nouveaux qui se présenteront à eux.»

L'application de l'APP à ce département de l'UQAM remporte tant de succès que le professeur Mauffette s'est en quelque sorte transformé en une autorité en la matière mondialement reconnue! «Je suis allé dans plusieurs parties du monde, relate-t-il, afin de rencontrer des collègues qui désirent réfléchir sur leur pédagogie...»

Ainsi, récemment, deux universités chiliennes l'ont invité à venir présenter son expérience alors que, juste auparavant, des banquiers de l'Île-de-France et de Paris sont venus le rencontrer pour parler pédagogie. «C'est amusant, lance-t-il, parce qu'on n'a jamais parlé ni de problèmes de banque ni de problèmes de bio, mais plutôt de ce qu'un étudiant doit faire pour progresser...» De plus en plus, le professeur-pédagogue est sollicité par des collègues du secondaire et du cégep pour discuter de l'application de l'APP à ces niveaux d'enseignement.

«Je pense que, sans nous en rendre compte, mes collègues et moi avons mis en oeuvre une étonnante innovation pédagogique. Et ça, c'est une chose qu'on n'avait jamais entrevue au départ. Pensez donc, qui aurait pu penser qu'un jour, moi, biologiste, je discuterais de l'enseignement... des banquiers!»

Collaborateur du Devoir