Pierre Dansereau - La conscience de notre environnement

À 94 ans, Pierre Dansereau — le «père de l'écologie» — a vu naître et croître la prise de conscience de la place que nous occupons sur Terre et de la fragilité de notre habitat. Il se rappelle qu'à l'époque où il a amorcé sa carrière scientifique — à la fin des années 1930 —, les mots «écologie» et «environnement» étaient pratiquement inconnus. Et il sourit à présent devant l'importance qu'ont pris ces mots. En 2005, l'UQAM l'honore en inaugurant le Complexe des sciences Pierre-Dansereau.

«Dans les années 1930, amorce-t-il doucement, il était difficile de prononcer le mot "écologie"... On ne savait pas ce que c'était! Tandis qu'aujourd'hui...»

En 70 ans, cette notion a d'ailleurs fondamentalement changé car, à l'époque, l'écologie était une branche de l'économie! «L'écologie, relate M. Dansereau, c'était l'économie du milieu, la circulation des biens, la satisfaction des besoins... Or, j'ai donné un sens beaucoup plus vaste à ce mot en y joignant les dimensions de la biosphère. Comment donc décrire le milieu dans ses dimensions d'espace et de temps, et ne plus s'intéresser qu'à ses ressources?»

Jeune chercheur, Pierre Dansereau se consacre à la biogéographie, l'étude de la distribution et du comportement des êtres vivants dans la biosphère. L'essentiel de sa carrière scientifique porte sur la cartographie de la végétation du monde, alors qu'il effectue des études phytosociologiques dans maints endroits du globe, dont l'Amérique du Nord, le Brésil et la Nouvelle-Zélande. Il s'intéresse aussi à l'utilisation des terres et étudie l'écologie humaine en milieu urbain. Ses travaux le conduisent sur tous les continents.

Le chercheur occupe en outre différents postes de direction, notamment au Service de biogéographie du Québec, au Jardin botanique de Montréal, au New York Botanical Garden et à la faculté des sciences de l'Université de Montréal. Aujourd'hui professeur émérite à l'UQAM, Pierre Dansereau est un environnementaliste mondialement reconnu.

«Dès la fin des années 1940, se rappelle-t-il, on a commencé à parler de l'écologie. Mais c'était encore si nouveau que les gens ne savaient pas vraiment ce que cela voulait dire. Écologie, environnement... de quoi s'agit-il?»

L'homme, un animal... évolué?

Pierre Dansereau a été témoin de cette prise de conscience de la place que nous occupons dans l'écosystème — nous faisons partie du règne animal, et nous ne sommes donc pas des créatures conçues de toutes pièces par un Créateur — une notion encore difficile à accepter pour certains.

«Lorsqu'on a commencé à parler d'habitat, rapporte l'écologiste, les gens se sont demandé ce que l'on voulait dire par là. Dans quel habitat vivons-nous, nous, les êtres humains? Est-ce le même habitat que celui du rat musqué?»

Nous avons donc dû nous faire à l'idée que nous faisons partie du règne animal; par exemple, nous savons maintenant que, génétiquement, les grands singes ne diffèrent de nous que par quelques gènes seulement. «Nous faisons partie des animaux soi-disant intelligents!», lance de sa voix chaude et douce le professeur.

«Mais paraît-il que nous sommes dotés de la capacité de la réflexion», enchaîne-t-il toujours avec bonhomie, ce que les primates ne seraient pas sensés avoir! Pourtant, bon nombre d'animaux apprennent et retiennent des notions.» Prenant pour exemple le kangourou, qui observe l'endroit où il se trouve avant d'amorcer un saut, l'écologiste souligne qu'il existe une certaine prévoyance chez eux: «Les animaux acquièrent de l'expérience, du vécu, voyons donc! Par exemple, le kangourou s'est cassé la gueule quelques fois... et il s'en rappelle!»

Le fait de comprendre que l'être humain est un animal vivant dans un habitat a fait germer en nous une certaine humilité, estime M. Dansereau. «Je pense qu'il y a une nouvelle humilité chez l'homme lorsqu'on constate qu'on diffère très peu des primates supérieurs. Nous avons par contre la capacité d'aller au-delà, grâce à notre pouvoir de réflexion, grâce à notre mémoire et à notre capacité d'interactions. Mais nous sommes en prolongement avec la vie animale.»

Des ressources limitées

C'est ainsi qu'à ses yeux l'exploration spatiale — particulièrement la conquête de la Lune à la fin des années 1960 — nous a fait comprendre que nous disposons de ressources limitées. «Avec cette nouvelle connaissance de ce qui se passe en orbite, j'ai ressenti à l'époque la responsabilité de ne pas épuiser toutes nos ressources, explique-t-il. Il ne faut donc pas se mettre dans une situation qui nous obligerait à devoir migrer vers une autre planète...» En même temps, l'exploration spatiale nous a ouvert de nouvelles dimensions: «Je sens que nous avons pris conscience que nous ne sommes plus limités à notre petite planète, mais que nous faisons partie d'un univers désormais accessible.»

Une autre prise de conscience qu'a vu naître M. Dansereau est celle des transformations irrémédiables que nous infligeons à l'environnement. «Il y a 60 ans, dit-il, on n'avait aucune conscience de la pollution que l'on créait... alors que, pourtant, nous le faisions depuis déjà longtemps. Aujourd'hui, on le sait et on se rend compte des conséquences.»

Malgré tous les maux que nous infligeons à notre habitat, Pierre Dansereau demeure optimiste: «Je suis optimiste, bien malgré moi, dit-il, car je suis venu au monde avec la vocation du bonheur. Je crois que nous allons nous en tirer, que nous ferons ce qu'il faut faire à temps pour éviter le pire.»

Par contre, estime l'écologiste, il est extrêmement important que chacun d'entre nous prenne conscience de notre place et de notre rôle. «Les gens ne savent même pas qui ils sont et où ils sont, dit-il. Ils n'ont même pas la connaissance de leur milieu...»

Retraite active

Confortablement installé dans un coquet appartement au pied du mont Royal, Pierre Dansereau coule des jours paisibles auprès de son épouse. «Nous fêterons bientôt notre 71e anniversaire de mariage!», annonce-t-il fièrement, alors que sa belle Françoise lui sourit tendrement en le prenant par le bras. Son seul regret, peut-être, est de ne pas avoir eu d'enfant. «Le bon Dieu ne nous a pas donné cette chance», dit-il laconiquement.

«Je suis à la retraite, à la retraite active, poursuit-il les yeux pétillants. Ce qui m'intéresse, c'est la conscience de l'environnement!»

«Que mon nom soit donné au pavillon des sciences de l'Université du Québec me fait un velours, conclut-il. Ça me fait plaisir de voir mon nom sur le fronton d'un édifice. Vous savez, je vais disparaître un jour, mais mon nom me survivra...»

Collaborateur du Devoir