Chimie - Un vaccin « cubain »

De concert avec une équipe de chercheurs cubains de l'Université de la Havane, René Roy, professeur de chimie et titulaire d'une chaire de recherche du Canada à l'UQAM, a mis au point le premier vaccin semi-synthétique au monde.

Élaboré à partir de la structure d'une bactérie dont une partie a été conçue en éprouvette, le produit — plus sécuritaire et abordable qu'un vaccin conventionnel — a, selon les inventeurs, pratiquement réussi à éradiquer la méningite et la pneumonie à Cuba, pays où il est commercialisé depuis 2004. Tout porte à croire que l'on assiste à la naissance d'une nouvelle génération de vaccins qui pourrait sauver beaucoup de vies.

Un vaccin semi-synthétique est composé de deux entités: un fragment artificiel d'origine bactérienne et une protéine porteuse. Pour le produire, on doit imiter, par différents procédés chimiques, la surface de la bactérie que l'on tente de combattre et avec laquelle on désire provoquer la formation d'anticorps qui serviront à stimuler le système immunitaire (de façon à préparer l'organisme à une éventuelle infection).

Pourquoi la surface de la bactérie? Parce que c'est précisément contre cette partie que notre système immunitaire commence à se défendre quand il y a infection. Il faut ensuite y accrocher une protéine porteuse. Celle-ci a pour effet de stimuler les cellules mémoire du système immunitaire, afin que le vaccin soit efficace pendant plusieurs années. «Ce premier vaccin synthétique va permettre de paver la voie à d'autres chercheurs et montrer qu'il est possible de concevoir un vaccin en laboratoire, sans l'aide de fermenteurs et de bouillons de culture», explique René Roy. Ce dernier, accompagné des membres de son équipe, a donc «calqué» la nature et reproduit en laboratoire ce qu'il qualifie de «manteau» de la bactérie Haemophilus influenza de type B, à l'origine de la méningite et de la pneumonie. Ils y ont greffé une protéine porteuse, provenant de la bactérie du tétanos, reconnue pour être sécuritaire et pour stimuler les anticorps. Afin que le vaccin soit efficace, ces deux types de molécule doivent être réunis.

Aider les pays

en voie de développement

La nature semi-synthétique du vaccin comporte plusieurs avantages non négligeables. Elle rend bien sûr le produit plus fiable, puisque la présence de débris chromosomiques ou de toxines de la bactérie devient quasi impossible. Il n'y a alors aucun danger de contamination bactérienne. De plus, le coût du vaccin diminue de façon considérable, car la technique de fabrication favorise une production à grande échelle: les immenses réservoirs nécessaires à la culture bactérienne traditionnelle sont mis au rancart et le processus de purification n'est plus nécessaire. «On vise des pays en voie de développement, on veut leur donner la possibilité d'utiliser ces produits à moindre coût», dit le chercheur.

C'est une compagnie de Cuba qui produit le vaccin. Elle a été créée spécifiquement pour la commercialisation du produit. Depuis janvier 2005, tous les bébés cubains reçoivent une dose gratuite et deviennent, par le fait même, immunisés contre la méningite et la pneumonie. «Il y a maintenant près d'un million d'enfants cubains qui ont été vaccinés. La maladie est en train de disparaître à Cuba. C'est un véritable succès économique pour eux [qui importaient auparavant leurs vaccins d'Europe, pour une somme annuelle d'environ deux millions de dollars]». Mais il reste du chemin à parcourir. Selon René Roy, plus d'un demi-million d'enfants meurent chaque année de la méningite et de la pneumonie dans les pays en voie de développement qui n'ont pas accès au vaccin.

Prix

La découverte de ce vaccin a valu à ses inventeurs plusieurs hautes distinctions. Il y a deux semaines, René Roy et le chef des opérations cubaines, Vincente Verez Bencomo, ont remporté le grand prix de 50 000 $ décerné par Tech Museum Awards. «Ce prix servira à acheter des médicaments et des vaccins pour les Cubains», assure René Roy. Situé en Californie, l'organisme à but non lucratif récompense les inventions qui bénéficient à l'humanité. De plus, l'Organisation mondiale de la propriété intellectuelle leur remettait l'été dernier une médaille d'or pour cette même avancée scientifique.

Pour l'heure, le brevet a été accepté aux États-Unis et en Europe par les organismes responsables. «Étant donné que la découverte a été faite à Cuba avec notre collaboration, c'est le premier pays qui a pris la licence du brevet. L'usine de production [cubaine] pourrait suffire à quelques autres pays, mais si la demande devient mondiale, on aura peut-être besoin d'un autre partenaire commercial», affirme René Roy, qui ajoute que le Canada est parfois en retard quant à l'acceptation de brevets: «Le service est débordé, le personnel est moins nombreux qu'en Europe et aux États-Unis. Ça décale les décisions d'acceptation.»

Un premier vaccin

De 1980 à 1985, alors qu'il était agent de recherche au Conseil national de recherches à Ottawa, René Roy a contribué, avec ses collègues, au premier vaccin contre la méningite causée par la bactérie Neisseria meningitidis du groupe C. Le vaccin, qui porte le nom de Neisvac-c, n'est pas semi-synthétique: il est fabriqué à partir de fragments de la bactérie. Ce qui ne l'a pas empêché d'être mondialement utilisé. Au Canada, le produit a été commercialisé il y a une dizaine d'années. Produit par Baxter, Neisvac-c est le vaccin qu'on a administré, entre autres, à des centaines d'élèves québécois de niveau secondaire pour les prémunir contre la méningite.

Depuis 2003, René Roy est titulaire d'une chaire de recherche du Canada en chimie thérapeutique à l'UQAM. Il concentre ses énergies sur la création d'un vaccin 100 % synthétique (donc plus sécuritaire) qui serait également employé pour combattre la pneumonie et la méningite. Entièrement élaboré en laboratoire et confectionné à partir de peptides — des fragments de protéine qu'on retrouve notamment dans le botox —, ce vaccin aurait le mérite d'être encore moins cher à fabriquer, puisque produit en énormes quantités. Le chimiste planche également sur l'élaboration d'un vaccin contre le cancer du sein.

Collaboratrice du Devoir

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