L'UQAM veut faire taire les préjugés contre les quartiers pauvres

Ils sont situés côte à côte, voisins d'une même carte géographique; pourtant, leurs réalités les propulsent sur deux planètes différentes. Nichés sur l'île de Montréal, les quartiers de Westmount et de Saint-Henri sont scrutés dans toutes leurs particularités par l'UQAM pour démythifier la pauvreté et convaincre les futurs maîtres de ne pas bouder les quartiers défavorisés.

À l'Université du Québec à Montréal (UQAM), la faculté des sciences de l'éducation croit encore qu'il faut prendre le taureau par les cornes pour encourager les profs de demain à faire de ces quartiers pauvres, tel Saint-Henri, leur premier choix plutôt que leur hantise. «Les futures enseignantes viennent presque toutes de la banlieue et quand on leur parle de ces quartiers pauvres, elles ont peur», explique le directeur du Centre de formation sur l'enseignement en milieux défavorisés de l'UQAM, Robert Cadotte.

En faisant découvrir la pauvreté dans son ensemble aux profs de demain, le professeur invité espère atteindre un seul objectif: «Il faut que les meilleurs éléments de chaque promotion décident d'aller enseigner dans ces écoles qui ont le plus besoin d'eux plutôt que de les fuir.»

Pour atteindre son but, le Centre de formation vient d'inaugurer un site Internet (www.fse.uqam.ca/milieuxdefavorises/st_henri.html) dévoilant le profil de Saint-Henri. Trois parcours sont proposés aux visiteurs, qui pourraient même en faire un outil préalable à une visite guidée. L'un insiste sur les traits socio-environnementaux de ce quartier ouvrier, le deuxième sur son architecture et le dernier sur les forces culturelles souvent méconnues de cet endroit.

«Westmount et Saint-Henri sont voisins, mais on dirait presque deux planètes», affirme M. Cadotte, dont l'équipe a choisi ainsi de montrer les caractères des deux quartiers pour souligner encore davantage les écarts entre les deux. Sous plusieurs angles, le fossé est gigantesque, voire infranchissable.

Dans Saint-Henri, l'espérance de vie est de 10 ans inférieure à celle de Westmount. En haut de la côte, le revenu moyen est de 194 454 $, tandis que les voisins d'en bas gagnent 38 474 $. Un logement moyen dans Saint-Henri vaut 120 000 $, soit cinq fois moins qu'une des somptueuses résidences de la cossue Westmount.

Encore? Dans Westmount, ce sont 90 % des plus de 20 ans qui ont un diplôme d'études secondaires en poche, contre 57 % dans la population de Saint-Henri. Dans le premier quartier, le pourcentage de mères de famille monoparentale est de 22 %; il est de 50 % dans le second. Enfin, Saint-Henri compte 62 appareils de loterie vidéo; il n'y en a aucun dans Westmount.

Le site est ainsi fait qu'il pourrait plaire non seulement aux futurs enseignants désireux de franchir le fossé mais aussi aux profs des écoles concernées, afin de faire voir à leurs élèves des côtés positifs de leur quartier. Des fiches pédagogiques insérées çà et là à travers les pages du site pourraient par exemple donner le goût à une classe de plonger dans Bonheur d'occasion, de Gabrielle Roy, afin de fouler le sol emprunté par ses personnages dans Saint-Henri.

D'autres groupes pourraient sourire à la découverte de la prose de Jean Narrache (de son vrai nom Émile Coderre), qui vécut dans Saint-Henri au tournant du XIXe siècle.

Le Centre de formation sur l'enseignement en milieux défavorisés souhaiterait effectuer le même exercice à travers d'autres quartiers de Montréal connus pour leurs facteurs socioéconomiques faibles. «Il y a des explications à la pauvreté, ça ne tombe pas du ciel, explique M. Cadotte. J'aimerais que les étudiants comprennent le mieux possible dans quoi sont tombés ces gens pour arriver à mieux aider les élèves ensuite.»