Échanges électroniques en direct - Le chat et la souris

L'ère du clavardage est arrivée. Les petites mains pianotent sur le clavier, piquent des jasettes intercontinentales, copinent aux quatre coins du monde. Les admis au club sélect des «clavardeurs» doivent cependant utiliser un jargon qu'un non-initié reluquerait d'un air hagard... Ce code linguistique, particulier aux échanges électroniques en direct, peut-il avoir une incidence sur la qualité de l'écriture?

«Il y a po longtps ke c fini avec mon cop on c kitte en s'aimant tjrs ca ca me tu en + je le voi ts ls jours e a chak foi ke je le voi je lui dis bjr e ca me ft mal.» Vous avez compris? Capté sur un site de clavardage où les jeunes — et moins jeunes — s'adonnent gaiement aux joies du bavardage électronique en direct. Blotti dans le confort du foyer, ou celui de l'école, le lien est instantané, l'anonymat — presque — sûr, et les possibilités de se forger une personnalité plus éclatée sont grandes. Encore faut-il en connaître le code...

— Smurfy: slt loola.

— Loola: slt.

— Smurfy: ccv.

— Loola: sa va.

— Smurfy: koi 2 9.

— Loola: shu po capab de faire le devoir.

— Smurfy: 2main on le fera.

— Loola: pkoi.

— Smurfy: on sera tlm ensemble.

Traduction intelligible...

— Salut Loola.

— Salut.

— Comment ça va?

— Ça va. —

Quoi de neuf? — Je ne suis pas capable de faire le devoir.

— Demain, on le fera.

— Pourquoi?

— On sera tout le monde ensemble.

Consommation rapide des mots, espace réduit dans la petite case qui vous permet de répondre ou d'interpeller vos interlocuteurs, l'étiquette du clavardage — la traduction toute québécoise, et maintenant acceptée par les grands dictionnaires, de chat, ou «tchatt» — est bien précise.

L'auteure de ces lignes a tenté de s'insérer dans une ou deux discussions adolescentes, et mal lui en prit. Visiblement non initiée, elle voyait défiler sous ses yeux, sur son écran, une série de symboles pas toujours compréhensibles.

«Moi je pense que le chat, c'est cool car ça permet de rencontrer tant de gens en si peu de temps», écrit cet élève de secondaire 1 d'une école du Québec, sur le site de l'Infobourg. En quelques secondes, je communique avec mes amis sans même bouger le petit doigt. Je dois malheureusement ajouter que des torts sont causés par la cybercommunication. Un aspect que je trouve "plate" (et mon professeur de français aussi d'ailleurs) concerne la mauvaise qualité du français écrit provoquée par les dialogues saccagés. On déforme les mots puisqu'on se sert de codes pour communiquer.»

Les avis sont partagés à ce sujet, et encore bien peu nombreux. Le clavardage, bien que peu pratiqué à l'école, s'effectue loin des règles de grammaire et des bons soins du Petit Robert. Mais une fois devant la dictée ou la dissertation, le langage codé revient-il au galop? «Le chat peut être une bonne façon d'améliorer la qualité de son français, bien qu'interdit par la plupart des professeurs, écrit cet autre élève de secondaire 4. Même si plusieurs en doutent, le chat peut avoir plusieurs avantages si on n'exagère pas l'utilisation d'abréviations ou de mots écrits "au son". Si c'est en forgeant qu'on devient forgeron, alors c'est en écrivant de plus en plus que le français s'améliore.»

Les avis sont partagés, disions-nous. Mots tronqués, orthographe non respectée, avalanche d'anglicismes, l'emballage du français style clavardarge n'est pas des plus soignés. «La parole n'occupe pas une place importante dans l'univers des jeunes, écrit Jacques Belleau, conseiller pédagogique au Cégep de Lévis-Lauzon dans Pédagogie collégiale (octobre 2001), dans un texte sur Le Collégien. «Nous conviendrons que l'école s'appuie beaucoup sur l'expression écrite. Or, pour les collégiens, l'écrit ne porte pas le même sens que celui que lui donne notre société. Ils exploitent l'écrit, c'est évident, mais d'une manière utilitaire.» À preuve, une session de clavardage, poursuit l'auteur.

Le ministre de l'Éducation, Sylvain Simard, ne voit pas trop d'un bon oeil ces séances d'écriture où les filets manquent à l'appel. L'ex-professeur de littérature en lui estime d'ailleurs que le clavardage «comporte des dangers». «Il va falloir sensibiliser parents et enfants au fait que ces communications, qui en principe seraient en mesure d'encourager l'écriture, pourraient être reproduites un peu partout par les jeunes», note le ministre, interrogé il y a quelques jours en marge d'un événement lié à l'alphabétisation.

Le danger dont parle le ministre, outre la reproduction tous azimuts de ces écrits qui ne respectent aucun code linguistique, c'est «que les enfants croient que ce mode de communication, ambigu, sans précision, flou, impressionniste même, est celui qu'on devrait employer de façon aussi incohérente partout.» Sans «paniquer», conclut M. Simard, il faut clairement «sensibiliser les gens aux dangers que cela représente».

Une nouvelle réalité

Outre cette inquiétude ministérielle, les opinions fouillées sont peu nombreuses sur le sujet. «C'est encore une nouvelle réalité», précise Diane Huot, professeure au département de langues, linguistique et traduction de l'Université Laval.

Elle travaille actuellement sur une étude dont le but est de mesurer l'effet de l'intégration des NTIC sur l'apprentissage du français et de l'anglais au secondaire, sans s'attarder aux effets précis du clavardage.

À l'Association québécoise des professeurs de français, l'idée intéresse le président Donia Loignon, mais il explique que «ce n'est pas un sujet dont on discute entre nous».

En août dernier, Le Monde faisait la comparaison entre ce phénomène du chat et l'ère des mini-messages, ces petits écrits codés et des plus abrégés qu'on s'envoie par téléphone cellulaire.

«C'est un langage codé, un signe de reconnaissance, la preuve qu'on fait tous partie de la même communauté», expliquait alors l'un des adeptes de cette correspondance particulière limitée à 160 caractères maximum. «Demain» s'y écrit «2M1», «quelqu'un», «qq1», «à un de ces quatre» se dit «A12C4». «Y a-t-il "2kwa fouété 1cha"?», demande Le Monde.

La sociologue Carole-Anne Rivière, chercheure qui s'intéresse au phénomène de ces mini-messages, a expliqué au Monde que, outre l'efficacité, les jeunes — 15-25 ans, chez qui ce mode de communication connaît des pointes de popularité — y retrouvent une «forme de jubilation à inventer un langage qui s'éloigne de l'écriture conventionnelle», créant du coup une sorte d'espace «de transgression symbolique».

Une expérience vécue en 2001-2002 à l'école Sainte-Jeanne-d'Arc, dans l'est de Montréal, est des plus intéressantes en ce qui concerne les craintes entretenues autour des incidences néfastes du clavardage sur la qualité du français.

Autour d'un projet de «clavardage pédagogique», supervisé par l'enseignant et réalisé parfois de pair avec une classe française, les élèves ont préparé des débats, débattu avec leurs correspondants, en maniant avec le plus d'adresse possible les ficelles du clavardage. Ici, pas de langage codé, pas d'abréviation incompréhensible comme à la maison mais plutôt l'effort d'écriture en direct, avec les risques d'erreur que cela comporte.

Les commentaires des enseignants, qui ont produit un rapport de fin d'année disponible dans Internet, sont éloquents. «Puisque le clavardage est un dialogue écrit en direct, il est pratiquement impossible pour des élèves et même pour des adultes d'envoyer un texte sans failles, écrit cette enseignante dans Clavarder sans s'égarer! Au départ, il était difficile d'accepter que les élèves envoient des textes avec des fautes. Mais nous avons réalisé que les élèves s'entraidaient beaucoup et qu'ils ne faisaient pas tant de fautes que cela.»

Conscients qu'ils faisaient un peu figure de «pionniers» dans le domaine du clavardage pédagogique, les enseignants ajoutent que les changements sont difficiles à mesurer mais que la comparaison entre les textes écrits par les élèves au début de l'année et à la fin permet de noter «l'aisance dans l'écriture et les idées».

Un autre ajoute: «Face à des interlocuteurs qu'ils connaissent peu, les élèves tentent de donner le meilleur d'eux-mêmes et veillent à la qualité de leur production.»

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