Enseignants - Être dans le privé n'est pas toujours de tout repos

«Il n'existe pas de réseau scolaire privé comme tel, on devrait plutôt parler d'écoles privées», laisse clairement entendre d'entrée de jeu Caroline Senneville, secrétaire générale de la Fédération nationale des enseignantes et enseignants du Québec (FNEEQ-CSN). Réflexion en compagnie de cette syndicaliste sur un métier mitraillé d'idées reçues qui sont plus souvent qu'autrement sans fondement.

Des 23 500 enseignants que la FNEEQ regroupe en son sein, 1800 oeuvrent dans 29 établissements d'enseignement privé de tous ordres. Ces professeurs sont représentés par autant de syndicats affiliés à la FNEEQ, dont celui de l'Atelier de musique de Jonquière, du Centre d'intégration scolaire, du collège LaSalle, du Collège de Lévis, du Collège de Montréal, du collège Notre-Dame-du-Sacré-Coeur, des Maîtres de français langue seconde de l'université Laval, de l'école Vanguard, du Petit séminaire de Québec et du collège Regina Assumpta.

Il importe, selon elle, de bousculer la croyance populaire voulant que la filière des établissements privés «trie ses élèves sur le volet, lesquels étudiants sont gentils, portent le même uniforme et ont des parents bien nantis... Il faut nuancer cette image».

S'il est vrai, admet-elle, que certains établissements scolaires discriminent en faveur des meilleurs élèves, il y a par contre d'autres établissements «qui ont des missions bien particulières. Je pense au Centre d'intégration scolaire ou encore à l'école Vanguard. Ces établissements s'adressent à des élèves qui éprouvent des difficultés d'apprentissage ou qui ont des troubles de comportement. À l'évidence, enseigner dans ces écoles ne ressemble en rien à ce qui se fait à l'école Regina Assumpta, qui trie sur le volet la majorité de ses élèves».

Dans l'ensemble, illustre Mme Senneville, le portrait du secteur privé de l'enseignement est varié, une sorte de mosaïque sociétale. «Certes, on peut dégager certaines constantes, mais il faut enterrer le mythe de l'école unique pour élèves doués et privilégiés seulement!»

Conditions de travail

Cela dit, qu'en est-il maintenant des conditions de travail des enseignants? «Les salaires dans le privé sont établis en fonction des échelles salariales du réseau public. Par contre, il y a certaines variables, et ce, en fonction de la santé financière de l'école. On a [à la FNEEQ] beaucoup d'établissements scolaires qui sont considérés comme patrimoniaux. En raison de ce fait, quand il s'agit de faire réparer le toit de l'école — dont les coûts s'élèvent à plusieurs milliers de dollars —, les enseignants sont parfois appelés à contribuer aux réparations à même leur salaire sous forme d'entente avec leur employeur.»

Seulement, si un tel apport à même l'escarcelle de l'enseignant peut surprendre, le réseau privé offre certains avantages si on le compare au secteur public de l'enseignement. «Par exemple, une fois embauché, l'enseignant dans le privé connaîtra une plus courte période d'instabilité. Or, dans le réseau public, les nouveaux enseignants font d'abord de la suppléance, ils travaillent souvent sur appel, le territoire d'une commission scolaire peut être très grand à couvrir, etc. Donc, avant d'obtenir un emploi stable...»

«Alors que, dans le réseau privé, poursuit Caroline Senneville, étant donné qu'il s'agit d'une école [et non d'un vaste réseau comme celui d'une commission scolaire], les enseignants décrocheront plus rapidement un poste permanent.» Ce qui explique, dit-elle, le faible roulement du personnel dans le secteur privé, et, par ricochet, «induit un sentiment d'appartenance à l'école». D'où la vocation marquée démontrée par le professeur envers son élève que l'on remarque, à tort ou à raison, dans le secteur privé, n'est-ce pas? «On préfère parler de professionnalisme ou d'engagement professionnel au lieu d'utiliser le mot "vocation", car la vocation mène au "burn-out".»

Appartenance

Ce sentiment d'appartenance manifesté par l'enseignant envers son établissement scolaire est également vrai du côté patronal. Sauf que... «cette attitude que l'on remarque chez les patrons donne lieu à certaines dérives — c'est "leur école". Certaines directions d'école tenteront de dicter les méthodes de travail des enseignants — quoi et comment faire, par exemple. On a souvent le sentiment que quelqu'un surveille parce que les patrons ont une marque de commerce "à protéger". Il y a des patrons d'école qui vont même jusqu'à dicter aux enseignants la couleur des stylos qu'ils doivent utiliser!».

Le réseau scolaire privé se démarque de son pendant public par la panoplie d'activités parascolaires qu'il dispense à sa clientèle et, par conséquent, cela «demande une plus grande implication de la part des professeurs». De plus, dit-elle, ceux-ci sont également appelés à porter plusieurs chapeaux. «Par exemple, les professeurs peuvent consacrer une partie de leur temps à faire de la surveillance dans les couloirs, à faire un peu d'animation, à s'occuper de la troupe de théâtre, et ainsi de suite. Mais pour ce qui est des heures qui sont consacrées à l'enseignement, elles sont sensiblement les mêmes que dans le réseau public.»

Quant à la reconnaissance professionnelle, il reste encore beaucoup de chemin à parcourir. «Il existe des parties patronales qui voient le syndicat comme un ennemi à abattre plutôt que de voir l'enseignant comme un professionnel avec qui bâtir un projet éducatif», conclut-elle.

À titre de comparaison, la Centrale des syndicats du Québec représente 2003 professeurs du secteur privé de l'enseignement qui oeuvrent dans 40 établissements. S'il a été difficile de prendre connaissance du taux officiel de syndicalisation de ce secteur d'activité, les chiffres obtenus au ministre de l'Éducation indiquent que, pour l'année 2003-2004, plus de 7730 professeurs travaillaient à temps complet dans quelque 395 établissements privés. Le secteur public de l'enseignement, lui, compte dans ses rangs plus de 105 600 enseignants à temps complet.

Collaborateur du Devoir