Le privé tire son épingle du jeu dans un environnement difficile

Les collèges privés subventionnés, sans bénéficier de la popularité que connaît actuellement le secteur secondaire, maintiennent leur rythme de croisière en se montrant inventifs. Le réseau réclame une autonomie semblable à celle des universités pour assurer son développement. Il se félicite du même coup d'avoir été intégré en qualité de membre à part entière dans le giron des études supérieures.

L'Association des collèges privés du Québec (ACPQ) chapeaute les 24 établissements privés qui sont subventionnés par le système d'éducation québécois. Jacques Marchand en est le président et il est également le directeur du collège LaSalle, qui s'est depuis longtemps tourné vers les clientèles internationales: «Je crois qu'on est unique, en tant qu'organisation québécoise, dans le déploiement qu'on a connu à travers le monde au cours des 15 dernières années. On a 22 établissements répartis dans 13 pays différents. On a débuté en Afrique du Nord où on se développe très bien; on y a même un établissement universitaire à Casablanca. Par la suite, on s'est déplacé en Asie du Sud-Est en commençant par Singapour, d'où nous nous sommes déplacés vers la Malaisie et Shanghai. On est très présent en Chine, où se trouvent sept écoles.»

Il énumère par la suite tous les autres endroits du monde où le collège a pris racine et indique les projets en développement, notamment du côté de l'Amérique du Sud et du monde arabe. Dans les installations de Montréal, le pourcentage de la clientèle étrangère atteint les 20 %. Le collège a réussi de la sorte à amortir le choc que le Québec ressent sur le plan démographique à travers son système d'éducation et ailleurs: «C'est une donnée importante parce que, dans le contexte qu'on connaît, dans celui du vieillissement de la population et du renversement de la pyramide des âges, il va falloir recruter du monde quelque part. Ces jeunes-là, qui arrivent ici, sont des gens bien en santé, qui possèdent un bon potentiel, qui veulent étudier et qui payent pour leurs études. Par la suite, ils représentent des citoyens intéressants pour

le Québec.»

L'institution a joué gagnant en misant sur cette stratégie à long terme du recrutement d'étudiants venus de pays étrangers: «Cette structure nous a été profitable pour faire face, en partie, à la dénatalité. On a réussi à maintenir nos acquis pour plusieurs raisons, dont celle-là. Si on n'avait pas eu ces 500 étudiants étrangers, on serait beaucoup plus petit que nous ne le sommes.» Ce phénomène de la dénatalité a d'ailleurs frappé l'ensemble du réseau collégial au cours des cinq ou six dernières années: «Cela a occasionné une baisse dans notre capacité à recruter des étudiants candidats au diplôme d'études collégiales [DEC].»

L'état du collégial privé

Malgré cet écueil majeur, les collèges privés se sont bien tirés d'affaires pendant cette période: «On n'est pas en perte de vitesse, sans être en plein essor comme le niveau secondaire, parce que les organisations ont eu la capacité de se virer de bord rapidement en réaction à tous les contrecoups qui nous heurtaient et pouvaient nous faire très mal.» Les établissements se sont montrés entreprenants et ont trouvé le moyen de compenser pour la baisse de fréquentation liée aux diplômes d'études collégiales.

«Heureusement, il y a eu aussi une transformation des besoins de l'économie pour ce qui est de la formation continue. Les collèges ont saisi cette possibilité de développement. Au moins 50 % des collèges membres se sont tournés vers des programmes de formation courts dans ce domaine.» Il s'est produit des changements majeurs, touchant au moins la moitié des écoles, dans le type d'étudiants qui les fréquentent maintenant.

D'autres collèges sont restés dans la voie de la formation générale, tels Brébeuf, Grasset et autres, sans que le volume de leur clientèle ne diminue pour autant: «Dans l'ensemble du réseau, on a vécu une période creuse, mais à l'aide de la formation continue, même ceux qui éprouvaient le plus de difficultés ont réussi à remonter la pente.» Jacques Marchand souligne de plus qu'un phénomène de concurrence est apparu en raison d'une plus grande rareté des clientèles, tant pour les universités que pour les collèges: «Chaque institution livre bataille afin de recruter les étudiants dont elle a besoin pour assurer son bon fonctionnement.»

Le réseau privé subventionné est aussi fragilisé par toute la notion des relations de travail: «Il est certain que nos enseignants regardent les salaires payés dans les cégeps, ce que le gouvernement verse aux profs. Lorsque surviennent des changements par rapport à l'équité ou des augmentations importantes, on a parfois de la misère à suivre.» Il est en outre difficile ces temps-ci, à cause des départs à la retraite et de la mobilité de la main-d'oeuvre, de recruter du personnel de direction.

Cap sur l'autonomie

Le ministère de l'Éducation a laissé savoir, l'an dernier, que le réseau collégial n'était pas menacé dans son existence même, sans se prononcer davantage sur les orientations à suivre pour le consolider. Jacques Marchand s'en félicite et il souhaite maintenant que des étapes soient franchies vers l'autonomie: «C'est une donnée essentielle pour nous, parce que c'est ce qui nous permet de réagir très rapidement à tous les changements qui se produisent dans le marché et dans nos sociétés. Autrefois, les institutions demeuraient à peu près les mêmes pendant des dizaines d'années. Depuis les 25 ans que je suis au collège LaSalle, la transformation a été phénoménale: chaque année se produisent de gros revirements.»

Pour affronter cette réalité, il se prononce sans équivoque en faveur de l'élargissement de la marge de manoeuvre: «L'autonomie est essentielle pour répondre aux besoins de la société québécoise; elle l'est pour la formation des jeunes, des adultes et des travailleurs en industrie, pour que nous puissions offrir des produits qui servent à générer les revenus dont on a besoin.» Il souligne

un autre point important: «On a besoin de flexibilité pour mieux adapter nos contenus de programmes aux clientèles que nous desservons.»

Il réclame sur ce plan le même statut que les universités en alléguant que le secteur collégial fait partie lui aussi de l'enseignement supérieur: «Elles ont beaucoup d'autonomie en ce qui concerne leurs programmes et leurs réponses à la clientèle. Nous, on est suivi de près et contrôlé sur ces aspects-là; on est très réglementé. On espère que les allégements réclamés seront placés en tête des priorités du gouvernement libéral.»

L'aide gouvernementale

L'ACPQ a travaillé très fort pour obtenir du ministère que le réseau des collèges privés subventionnés soit traité sur le même pied que les cégeps. Le ministère a finalement souscrit à cette demande et le président en mesure les conséquences: «Ça nous aide beaucoup d'avoir cette reconnaissance-là par rapport à différents aspects, tel celui des subventions. Celles-ci seront automatiquement ajustées dans les mêmes proportions, au même moment que le secteur public verra les siennes augmentées.»

Sur un autre plan, plusieurs ententes sont survenues avec le gouvernement fédéral, notamment en ce qui concerne les politiques à suivre concernant les étudiants étrangers. Le privé en profitera: «Le ministère de l'Éducation a inscrit dans la loi que cela vaut pour les deux réseaux. Nous sommes maintenant considérés à tous les points de vue dans les démarches touchant le collégial. Il s'agit globalement d'une mesure de soutien énorme, qui nous évite un paquet de débats, et ça nous laisse plus

de temps pour nous occuper de nos institutions.»

Collaborateur du Devoir