École et laïcité - Le compromis belge

En Belgique, environ 800 professeurs payés par l’État mais sous la responsabilité de l’Exécutif des musulmans de Belgique enseignent la religion musulmane.
Photo: Agence Reuters En Belgique, environ 800 professeurs payés par l’État mais sous la responsabilité de l’Exécutif des musulmans de Belgique enseignent la religion musulmane.

Bruxelles — «J'ai un ami qui dit que les Belges sont tous des impies et des mécréants.» Par ce petit matin frisquet, il gèle dans la classe, et Soumia a gardé son manteau sur son dos. Cette jeune Marocaine de 16 ans fréquente l'école secondaire Athénée Royal à Laeken, un quartier de Bruxelles où le couscous a depuis longtemps remplacé les moules-frites.

Ce matin, avec une douzaine de camarades, Soumia assiste au cours de religion musulmane. Ahmed Haouach, un Marocain dans la cinquantaine, distribue les copies de l'interrogation de la semaine précédente, puis la discussion s'anime. Le sujet d'aujourd'hui? Galilée. Les mains se lèvent lorsqu'il demande aux jeunes s'ils connaissent des musulmans qui refusent le progrès scientifique.

Chaque mercredi matin, Soumia, Yassim, Nawah et leurs copains posent sans retenue les questions qui les préoccupent: «La polygamie est-elle obligatoire pour un musulman?» «Le Coran oblige-t-il les femmes à porter le voile?» «Les musulmans ont-ils le droit d'avoir des amis juifs?» Il est souvent question du prêche que les élèves ont entendu à la mosquée, que la plupart fréquentent après l'école.

«Je passe mes journées à corriger ce que disent des imams pratiquement analphabètes, dit Ahmed Haouach. Si ces élèves n'avaient pas de cours de religion, ils n'oseraient pas poser ces questions. Un cours de morale ne pourrait pas les toucher de la même façon.»

Ahmed ne le dira pas, mais enseigner l'islam à l'école, c'est aussi pour lui une façon de dire à ces enfants que leur culture y est acceptée. En Belgique, environ 800 professeurs payés par l'État mais sous la responsabilité de l'Exécutif des musulmans de Belgique enseignent la religion musulmane. Ils s'ajoutent aux centaines de professeurs qui donnent aussi des cours de religions catholique, protestante, anglicane, juive et orthodoxe. Sans compter les cours de morale.

La Belgique, où rien n'est simple, est le pays du libre choix. Celui de l'école, d'abord, est garanti dans la Constitution. Comme la Charte québécoise des droits et libertés, la Constitution belge garantit aussi le droit «à une éducation morale ou religieuse». C'est pourquoi la Belgique entretient deux types de réseaux scolaires, confessionnels et laïques, tous gratuits et financés par les deniers publics. Les réseaux confessionnels, principalement catholiques, sont fréquentés par un petit Belge sur deux. Quant aux réseaux laïques (sous la responsabilité des communes et des provinces), ils offrent le choix entre un cours de morale et l'enseignement d'une des six religions reconnues. C'est en quelque sorte le système québécois actuel élargi à toutes les grandes religions.

En 2002, le ministre-président de la Communauté française, Hervé Hasquin, avait proposé de remplacer les cours de religion des deux dernières années du lycée par des cours de philosophie et d'histoire des religions. La proposition n'était pas allée bien loin. Malgré le pluralisme des écoles publiques, on assiste depuis peu à une hausse des inscriptions dans les écoles primaires catholiques. La mode gagne même de nombreuses familles musulmanes, qui désertent l'école publique pour l'école... catholique! 60 % des élèves du secondaire à l'Institut des filles de Marie à Bruxelles sont musulmanes!

«On vient à l'école catholique à cause du soin qu'elle accorde aux enfants», dit le chanoine Armand Beauduin. L'ancien secrétaire général de l'enseignement catholique ne se fait pas d'illusions sur cet engouement qu'il juge plus culturel que religieux. En Belgique aussi, la pratique religieuse est en chute libre. «Les parents veulent au moins que leurs enfants comprennent la culture chrétienne dans laquelle ils ont baigné. En Belgique, contrairement à la France, la laïcité n'a jamais exclu les religions de l'école.»

L'homme qui fume le cigarillo se souvient que, dans les années 60, l'Église belge se demandait si elle devait faire comme l'Église québécoise et confier ses institutions à l'État. «On disait à l'époque que cela pouvait se faire sans effacer le lien d'origine. Nous avons maintenant la réponse. Quarante ans plus tard, vous êtes en train d'éliminer les dernières traces de culture catholique à l'école. J'ai bien peur que le Québec, qui est un exemple pour nous en matière pédagogique, ne le soit pas pour l'enseignement religieux.»

Selon le chanoine Beauduin, l'enseignement religieux des écoles belges n'a plus grand-chose à voir avec le catéchisme d'antan. Il s'agit, dit-il, d'un enseignement destiné à une population pluraliste. «Aujourd'hui, le cours de religion est en réalité un cours d'étude du fait religieux. Mais à la différence du cours de morale ou de culture religieuse, il ne considère pas la religion comme un objet mort.» On devine que le chanoine Beauduin en a contre ces cours d'histoire religieuse qui mettent sur le même pied l'étude de toutes les religions, catholique, bouddhiste, hindouiste, etc. «La laïcité est un ensemble vide si elle ne regroupe que des gens qui ne croient en rien. Il faut que les confessions gardent leur vigueur si on ne veut pas que la laïcité se réduise au plus petit dénominateur commun.»

Contrairement à ce qui existe en Amérique et dans la plupart des pays européens, en Belgique, la laïcité s'est constituée en courant philosophique à part entière. Il arrive que, dans les cérémonies officielles, on invite des représentants des organisations laïques à côté de ceux des six grandes religions reconnues. À l'image des catholiques et des protestants, les non-croyants belges ont leurs associations, leurs émissions de radio et leurs rassemblements propres. «Il existe une liturgie laïque, dit le journaliste et chef d'orchestre Paul Danblon. Les incroyants ont aussi droit à leurs rites.» À tous les mois de mai, des centaines de jeunes entre 11 et 12 ans font leur «communion laïque» à l'occasion de la Fête de la jeunesse laïque.

Ce vieux militant qui se définit comme un agnostique défend depuis longtemps le remplacement des cours de religion par des cours d'histoire religieuse. «Nous y viendrons un jour, dit-il. Il faut traiter la Torah, les Évangiles et le Coran au même titre que les mythologies grecques et égyptiennes. Ça fait partie de la culture générale. Mais l'école n'a pas à transmettre la foi.»

Paul Danblon traîne toujours une vieille méfiance à l'endroit des religions qui, dit-il, «sont par définition intolérantes», même s'il reconnaît volontiers que les catholiques d'aujourd'hui n'ont plus rien à voir avec ceux de sa jeunesse.

«Les militants laïques se battent contre une Église qui n'existe plus», réplique le chanoine Beauduin. Selon lui, la préservation des cours de religion à l'école garantit la vivacité des communautés religieuses dans le respect de chacun. Professeur de religion musulmane, Ahmed Haouach n'est pas loin d'être d'accord avec lui. Il est convaincu que si on éliminait les cours de religion musulmane, une bonne partie de ses élèves se retrouveraient à l'école privée musulmane. «Qui sait ce qu'ils y apprendraient? On n'aurait rien gagné!»

Le débat entre religions et laïcité est loin d'être terminé dans ce pays où les démocrates chrétiens ont été de tous les gouvernements jusqu'en 1999. En attendant, les Belges s'accommodent plutôt bien d'un système qui demeure, à sa façon, un des plus tolérants au monde.

Correspondant du Devoir à Paris

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À l'heure où le Québec vient de supprimer les cours de religion du programme scolaire, notre reporter Christian Rioux est allé voir comment, ailleurs, la laïcité est vécue à l'école. Dans une série de trois reportages, il nous décrit comment les Belges, les Alsaciens et les Français ont résolu cette question délicate qui préoccupe toutes les démocraties modernes. À suivre lundi et mardi.