Sexe à risque

Photo: Jacques Nadeau

Les campagnes de sensibilisation en faveur du sexe protégé n'ont jamais été aussi intenses au Québec et pourtant, les principales infections transmissibles sexuellement (ITS) ne cessent de gagner du terrain. Le constat d'échec est d'autant plus frustrant pour les autorités de la santé publique que ce sont les jeunes, leur première cible, qui sont les principales victimes de cette flambée. Et signe que les pratiques ont bel et bien changé, on retrouve des ITS dans des endroits aussi flyés que la bouche, l'anus ou même... l'oeil.

En 15 ans de pratique, la directrice de la clinique des adolescents de l'Hôpital de Montréal pour enfants en a vu de toutes les couleurs. Mais, depuis un an, la Dre Franziska Baltzer a du mal à reconnaître sa clientèle habituelle. «On voit plus de chlamydias et de gonorrhées qu'auparavant et, surtout, à des endroits où on n'en avait jamais vu, raconte-t-elle. Par exemple, on remarque des condylomes dans la bouche; j'ai même vu un chlamydia dans un oeil. Ça, c'est le signe le plus sûr que les pratiques ont changé depuis un an.»

À l'unité de gynécologie du CHU Sainte-Justine, qui reçoit les 12 à 18 ans, une recrudescence sensible de la chlamydia a aussi été notée, suivie de près par une augmentation du nombre de condylomes. Fait surprenant, la gonorrhée et la syphilis, que l'on croyait pourtant disparues, ont également fait une timide réapparition, note l'infirmière Doris Ouellet. «La gonorrhée est plus rare, mais on en a vu quelques cas cette année. Ici, c'était quelque chose de nouveau. On en rencontrait de moins en moins, pour ne pas dire presque plus, un peu comme la syphilis, qui est elle aussi de retour.»

À l'Institut national de santé publique du Québec (INSPQ), ce changement est une réelle source d'inquiétude. «Le sexe à risque, c'est comme la loto: plus tu prends de billets, plus tu as de chances de gagner», résume le Dr Marc Steben, médecin-conseil à l'Institut national de santé publique du Québec (INSPQ). Et comme ils sont de plus en plus nombreux à pratiquer l'échangisme et l'amour à plusieurs — que celui-ci soit oral, vaginal ou anal —, les jeunes d'aujourd'hui sont, selon lui, les plus vulnérables devant cette recrudescence d'ITS.

Les statistiques lui donnent raison. Dans un récent document de synthèse daté de décembre 2004, le ministère de la Santé et des Services sociaux indique que «les données sur les infections transmissibles sexuellement et par le sang (ITSS) montrent une augmentation de plusieurs d'entre elles, particulièrement chez les jeunes». C'est la chlamydia, une maladie souvent asymptomatique qui peut conduire à l'infertilité si elle est mal soignée, qui accapare la part du lion, près de 70 % des cas déclarés au Québec l'étant chez des jeunes âgés de 15 à 24 ans.

Des chiffres qui en cachent d'autres

Cette recrudescence, la Direction de la santé publique de Montréal la suit pas à pas depuis 1996. «Les ITS touchent majoritairement les jeunes. Pour les femmes, le pic est chez les 15 à 19 ans alors qu'il l'est chez les 20 à 24 ans pour les hommes», explique le Dr John Carsley. À Montréal seulement, du 5 décembre 2004 au 1er janvier 2005, 25 chlamydioses et quatre hépatites B ont été diagnostiquées chez les 10 à 14 ans alors que 754 chlamydioses, 36 hépatites B et 40 gonorrhées l'ont été chez les 15 à 19 ans.

Et la tendance est loin de s'essouffler: du 2 janvier au 29 janvier 2005, une chlamydiose et une hépatite B ont été constatées chez les 10 à 14 ans tandis que 57 chlamydioses, deux hépatites B et sept gonorrhées étaient diagnostiquées chez les 15 à 19 ans. Tous ces chiffres sont toutefois loin d'être le reflet de la réalité puisque seules les ITS qui ont fait l'objet d'un test de dépistage sont comptabilisées.

Grâce à son programme de gratuité pour le traitement des ITS en fonction depuis 1992, le MSSS remarque ainsi que le nombre de personnes qui bénéficient de ce programme est généralement deux fois plus élevé que le nombre d'ITS déclarées. L'explication est simple, c'est généralement à l'occasion de l'examen gynécologique annuel des filles que la nouvelle tombe, évitant à leur(s) partenaire(s) d'avoir à se soumettre à leur tour à un dépistage.

Cela dit, retracer ces partenaires reste souvent un casse-tête et les autorités publiques sont forcées d'admettre que plusieurs cas leur échappent encore. «La notification des partenaires est très difficile à faire, confirme Doris Ouellet. Les filles ne veulent pas le dire et on doit souvent passer par le système anonyme de la santé publique pour les retracer. Évidemment, on donne le plus de prescriptions que l'on peut afin de rejoindre tous les partenaires, mais on est sûrs de rien.»

Constat d'échec

Les intervenants se buttent également à une méconnaissance qui fait en sorte que les ITS fleurissent là où on les attendait le moins, par des voies de contournement aussi inventives que potentiellement dangereuses. C'est ainsi que des chercheurs des universités de Yale et de Columbia ont découvert avec stupeur que les ITS touchaient aussi durement ceux qui ont fait un pacte de virginité (6,4 %) que les autres adolescents (6,9 %).

Non seulement ces pratiques échouent à garder les jeunes à l'abri, mais elles ferment la porte au condom et à la pilule, deux alliés dont la santé publique ne peut pourtant pas se passer. «Ce qui m'a le plus marquée à mon arrivée à la clinique, c'est de voir qu'il y a encore beaucoup de parents qui refusent la contraception à leurs enfants, raconte Doris Ouellet. Les jeunes sont pris là-dedans; ils suivent la ligne parentale, mais cela les rend encore plus vulnérables aux grossesses et aux ITS.»

Quant au VIH, il semble que la population adolescente soit encore à l'abri, remarque avec un certain soulagement la Dre Franziska Baltzer. «Ce n'est pas parce que les jeunes se protègent qu'on n'en voit pas, c'est parce que le VIH n'est pas arrivé dans cette population. Mais ce n'est qu'une question de temps avant qu'il y arrive», ajoute-t-elle, prudente.

Selon le Dr Marc Steben, c'est même déjà fait. «C'est sûr que les jeunes ne semblent pas être victimes du VIH. Pourtant, il y en a, mais il faut savoir qu'ils ne sont généralement repérés que plus tard, quand ils ont des symptômes», explique le médecin-conseil, qui suit de près l'évolution des ITS dans la population.

À la lumière de tous ces chiffres, il est clair que les autorités de la santé publique ont échoué. «On a investi beaucoup, on a de gros programmes, on a fait de la recherche. Tout est mis en oeuvre pour que les ITS diminuent, alors qu'elles n'arrêtent pas d'augmenter», déplore le Dr Steben.

Son collègue à la Direction de la santé publique de Montréal abonde en ce sens. «Il faut encore plus de ressources, mais il faut surtout adapter nos messages de prévention aux jeunes d'aujourd'hui à la lumière des changements de pratique», explique le Dr John Carsley.

Leur but commun: promouvoir la sexualité autrement, à l'opposé des courants culpabilisants qui sont légion aujourd'hui dans la province. Il faut en effet convenir que nos campagnes sont loin d'avoir glorifié le plaisir du sexe protégé. «On aurait beaucoup à apprendre des Scandinaves ou des Belges, qui ont su montrer qu'une sexualité protégée peut être agréable», note à cet égard le Dr Steben.

Mais la pente sera dure à remonter, chaque geste n'étant qu'une petite goutte d'eau dans un océan de publicités prônant une sexualité débridée. «Changer les comportements sexuels est très difficile. D'autant plus que ce que la société véhicule avec Internet, les médias, les journaux, c'est toujours une sexualité sans risque. Personne n'attrape de ITS sauf peut-être dans Degrassi», constate le Dr Carsley.