Indignation conservatrice autour d’une fête des parents dans une école de Québec

Un message de 60 mots pour annoncer la célébration de la fête des parents en lieu et place des fêtes des Pères et des Mères a soulevé une fronde contre une école primaire de Québec et ses enseignantes de deuxième année. La controverse, alimentée par Radio X et saisie au bond par le chef du Parti conservateur du Québec, Éric Duhaime, a même trouvé écho dans les couloirs de l’Assemblée nationale.

À l’origine, il s’agit d’une initiative pour considérer la diversité des réalités familiales qui cohabitent en classe. Dans un message adressé mardi aux parents, les enseignantes de deuxième année de l’école de La Chanterelle de Val-Bélair annonçaient leur intention de ne pas célébrer spécifiquement les mères et les pères cette année, mais plutôt les parents.

L’émission matinale de Radio X, revendiquant le scoop, a tout de suite monté aux barricades. « C’est la déconstruction de la famille traditionnelle, une attaque frontale contre la parentalité », s’indignait son compte Facebook. Quelques publications plus tard, les enseignantes à l’origine de l’initiative devenaient le fer de lance de l’« agenda extrémiste gauchiste woke » qui « roule à plein régime dans les bureaux des profs ».

Le Centre de services scolaire de la Capitale (CSSC) a tenu à faire une « mise au point », précisant d’entrée de jeu que les enseignantes avaient pris l’initiative à son insu. « Quelques élèves de leurs classes n’ont pas de mère ou de père ou sont en famille d’accueil », explique le CSSC. Ce dernier se dit convaincu qu’il s’agissait d’une « intention bienveillante » avant d’ajouter que, « de toute évidence, la communication était malhabile ».

Éric Duhaime a rapidement enfourché ce cheval de bataille. « Le wokisme qui envahit les écoles québécoises », a-t-il écrit sur les réseaux sociaux en sommant le ministre de l’Éducation, Bernard Drainville, de « sonner la fin de la récréation ».

Dans un gazouillis, le ministre Drainville a déclaré qu’« il n’a jamais été question de faire disparaître les mères ou les pères de nos écoles. Et il n’en sera jamais question non plus ». Une réaction trop timorée au goût du Parti conservateur, qui demandait mercredi l’envoi d’une directive claire « pour interdire l’annulation de la fête des Mères et la fête des Pères », voyant dans l’initiative des enseignantes de l’école de La Chanterelle non pas « un cas isolé, mais bien une tendance ».

À peine 24 heures après l’envoi du message à l’origine de la tempête, l’école de La Chanterelle faisait marche arrière. Devant la controverse, la direction, de concert avec les enseignantes, a décidé de consacrer l’activité de bricolage prévue à la fête des Mères plutôt qu’à une fête des parents.

La conseillère aux communications du CSSC, Marie-Claude Lavoie, a expliqué que l’école recevait un déluge de messages. Les enseignantes en ressortent « chamboulées », a souligné Mme Lavoie, qui a précisé que la direction de l’école assurait un suivi auprès d’elles. L’identité de l’enseignante signataire de la lettre à l’origine de la controverse avait d’ailleurs rapidement circulé. Elle a depuis fermé tous ses comptes sur les réseaux sociaux et n’a pas répondu aux sollicitations du Devoir.

Éric Duhaime se défend d’avoir alimenté la controverse qui éclabousse aujourd’hui une poignée d’enseignantes de Québec. « S’il y a des gens qui veulent intimider ces filles-là […], c’est sûr que je le condamne au plus haut point . Il faut que le discours des gens qui pensent comme nous se déroule sur la place publique plutôt que par les insultes ou les menaces », affirme le chef conservateur.

Des échos jusqu’à l’Assemblée nationale

« Ce n’est pas le rôle de l’école de célébrer la fête des Mères d’abord et avant tout, c’est aux familles », admettait Éric Duhaime en entrevue avec Le Devoir mercredi. « Mais moi, ce que je n’aime pas, c’est qu’encore une fois, on essaie d’effacer le genre. C’est ça qui m’inquiète : la dérive woke. » À ses yeux, la fronde contre la célébration d’une fête des parents dans les écoles s’apparente à une autre croisade récemment menée par son parti, cette fois opposée à la lecture de contes pour enfants par des artistes drag.

Les différents partis présents à l’Assemblée nationale ont réagi à la polémique en matinée. « Il ne faut pas laisser entendre qu’on va effacer ou qu’on va remettre en question la fête des Mères », a indiqué le chef libéral intérimaire, Marc Tanguay. « Je pense que celles sur le terrain qui ont mis de l’avant cette initiative-là étaient de bonne foi, puis qu’il n’est pas question ce matin d’effacer la fête des Mères. »

Le porte-parole solidaire, Gabriel Nadeau-Dubois, a vite opposé une fin de non-recevoir aux prétentions du chef conservateur, à savoir qu’un mouvement est en marche, au Québec, pour annuler la fête des Mères et des Pères. « Il y a tellement de vrais problèmes en éducation : il manque des profs partout, il y a des écoles en ruines, et là, il y a des politiciens qui tentent de nous faire croire que la priorité, que l’affaire d’État, aujourd’hui, c’est la fête des Mères, c’est la fête des Pères. Ce n’est pas sérieux. »

Alimenter les controverses

Éric Duhaime et son parti ont récemment saisi plusieurs controverses par les cornes pour s’attirer les lumières médiatiques. La récente volte-face du gouvernement sur le troisième lien avait notamment alimenté une colère que le chef conservateur espère maintenant traduire en votes en sa faveur.

Dans la foulée, le Parti conservateur du Québec avait lancé une pétition pour réclamer la démission du ministre Éric Caire. Celle-ci avait récolté 3500 signatures en ligne en seulement 55 minutes. Un mois plus tard, l’engouement a ralenti : la pétition numérique totalise environ 12 000 signatures, alors que le porte-à-porte a permis d’en récolter 3000 de plus.

L’objectif était d’obtenir en l’espace de 60 jours quelque 30 000 signatures — soit un nombre suffisant pour destituer le ministre en vertu du projet de loi que ce dernier avait déposé à l’époque où il siégeait dans l’opposition.

Idem dans les Basses-Laurentides

Une école des Basses-Laurentides avait elle aussi décrété la tenue d’une fête des parents avant de faire marche arrière devant la grogne parentale. « L’ONU a déclaré le 1er juin comme étant la journée mondiale des parents », indiquait une lettre envoyée mercredi aux parents portant l’en-tête du Centre de services scolaire de la Rivière-du-Nord (CSSRDN). « Cette date […] remplacera les fêtes des Mères et des Pères qui ne seront pas soulignées à l’école cette année. »

« C’est une initiative prise par une école », a précisé la conseillère en communication du CSSRDN, Nadyne Brochu. « Il n’y a pas eu de concertation avec les parents et les parents ont réagi. L’école a depuis décidé de remettre les deux fêtes au calendrier. Je pense que ça partait d’une bonne intention. »



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