Les écoles privées veulent repasser à deux bulletins

Le débat sur le nombre de bulletins peut être l’occasion d’avoir une réflexion de fond sur le rôle de l’évaluation et de ses effets toxiques, croit la professeure Isabelle Nizet.
Boris Horvat Agence France-Presse Le débat sur le nombre de bulletins peut être l’occasion d’avoir une réflexion de fond sur le rôle de l’évaluation et de ses effets toxiques, croit la professeure Isabelle Nizet.

Alors qu’il y a de nouveau trois bulletins lors de l’année scolaire, les représentants des écoles privées du Québec demandent au ministre de l’Éducation un retour à deux, comme c’était le cas lors de la pandémie.

« Je pense que M. Drainville ferait beaucoup d’heureux parmi les gens du milieu », lance Nancy Brousseau, directrice générale de la Fédération des établissements d’enseignement privés (FEEP), en entrevue au Devoir.

La FEEP, qui représente 138 écoles secondaires, 110 écoles préscolaires-primaires et 12 écoles spécialisées en adaptation scolaire, a rencontré Bernard Drainville la semaine dernière pour discuter de ce qui « pouvait être amélioré dans le réseau ». Signe que le débat n’est pas clos, le nombre de bulletins a été abordé, en plus de la pénurie de main-d’oeuvre et de la question des élèves en difficulté.

La fédération a pris le pouls de ses membres lors d’une assemblée générale cet automne, et le résultat fut « unanime », dit Mme Brousseau. « Tout le monde allait dans le même sens, de revenir à deux étapes. Les gens ont trouvé ça très intéressant comme formule. »

Si un élève est en difficulté, ça va prendre plus de temps avant que le parent soit au courant

 

Lors de la pandémie, le bulletin de novembre avait temporairement disparu des écoles primaires et secondaires. L’ancien ministre de l’Éducation, Jean-François Roberge, avait annoncé en avril un retour à trois bulletins après une consultation. « Nous avons entendu le besoin des parents d’être informés sur une base plus régulière à propos du cheminement de leurs enfants », avait-il déclaré.

Les parents reçoivent quatre communications par année, plaide de son côté Nancy Brousseau. « Si les communications intra-étapes sont de qualité, et qu’en plus le parent a accès au portail en ligne pour suivre son enfant, ça commence à faire suffisamment de communication pour que l’élève poursuive ses apprentissages », croit-elle.

Directeurs en faveurde deux bulletins

Ce retour à trois bulletins déçoit également l’Association des directrices et directeurs généraux des établissements scolaires de l’enseignement privé du Québec (ADIGESEP).

« Quand on est constamment dans l’obligation de donner des résultats parce qu’on doit mettre des notes dans un bulletin, ça vient teinter [l’exercice] », souligne le directeur général de l’association, Marc Tremblay. « L’évaluation devrait être au service des apprentissages, elle ne devrait pas être une fin en soi. »

Lui-même a oeuvré comme directeur d’école pendant une vingtaine d’années avant de prendre sa retraite en août. « L’évaluation prend beaucoup trop de place, et ça a des impacts sur le plan administratif, de la gestion, de la pédagogie, de l’enseignement et du stress chez les jeunes », décrit-il. Avec deux bulletins, les écoles peuvent « mieux consolider » les apprentissages, affirme-t-il.

Le cabinet du ministre de l’Éducation indique de son côté entendre ces préoccupations, mais qu’« il n’est pas prévu pour le moment de revenir à deux bulletins » et qu’« il est très important d’être sensible aux préoccupations des parents ».

Prolongation recommandée

Dans un avis transmis le 27 mai dernier, le Conseil supérieur de l’éducation (CSE) recommandait de réfléchir à l’instauration permanente de deux bulletins et de prolonger cette mesure de deux ans.

« Il faudra en effet s’assurer de communiquer fréquemment aux parents une information claire et utile sur les forces de leur enfant, sur ses difficultés et sur les besoins à combler », écrivait le CSE. « Il y aurait lieu de consulter toutes les parties prenantes et de faire un bilan des mesures temporaires qui furent prises en 2020-2021 et 2021-2022, afin de dégager les points forts et ceux qui doivent être améliorés. »

« Si un élève est en difficulté, ça va prendre plus de temps avant que le parent soit au courant », pense André-Sébastien Aubin, professeur au Département d’éducation et de pédagogie à l’Université du Québec à Montréal. Il ne voit pas de problème avec trois bulletins. « Si le bulletin était cohérent avec le programme, le bulletin serait une représentation naturelle de ce qui se passe en classe et ce ne serait pas autant de travail », croit-il.

Ce débat peut être l’occasion d’avoir une réflexion de fond sur le rôle de l’évaluation et de ses effets toxiques, pense de son côté Isabelle Nizet, professeure titulaire associée à l’Université de Sherbrooke. « Il y a encore une croyance dans la société que plus on évalue, plus on favorise l’apprentissage », dit-elle.

Une version précédente de ce texte a été modifiée pour corriger le nom du professeur au Département d’éducation et de pédagogie à l’Université du Québec à Montréal André-Sébastien Aubin.

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