Les bons coups et les dérives de la course aux étudiants étrangers

Miriane Demers-Lemay
Collaboration spéciale
Cohorte d'étudiants internationaux au cégep de Sept-Îles, en mars 2022
Photo: Kyra Robertson Cohorte d'étudiants internationaux au cégep de Sept-Îles, en mars 2022

Ce texte fait partie du cahier spécial Enseignement supérieur

La proportion d’étudiants internationaux croît rapidement dans les universités et les cégeps du Québec, permettant de dynamiser des programmes spécialisés en région et de contribuer à pallier la criante pénurie de main-d’oeuvre. Mais la course aux étudiants internationaux entre établissements pourrait aussi avoir un rôle à jouer dans la marchandisation croissante de l’enseignement supérieur, selon la Fédération nationale des enseignantes et enseignants du Québec (FNEEQ).

Chaque année, le Cégep de Sept-Îles entre en petite campagne de séduction pour attirer quelques dizaines d’étudiants internationaux, provenant principalement de la France métropolitaine et de l’Afrique francophone.

« Il y a une baisse démographique sur la Côte-Nord, ce qui fait en sorte qu’on essaie de recruter des étudiants internationaux, de dynamiser notre clientèle et d’avoir un peu plus de multiculturalisme dans la région, avise Kyra Robertson, conseillère à l’international au cégep de Sept-Îles. Ils deviennent des employés pour nos entreprises locales, ils vont travailler à temps partiel dans les restaurants, les boutiques. »

Mais attirer les étudiants étrangers devient particulièrement ardu, dans un contexte où la concurrence est grande. « L’étudiant a tellement de choix, c’est difficile de se démarquer quand on est une petite ville à 10 heures de route de Montréal », illustre Mme Robertson, qui explique que le cégep nord-côtier mise sur l’accompagnement très personnalisé des étudiants pour se distinguer.

Répondre à la crise de main-d’oeuvre

À l’heure actuelle, les 7300 étudiants internationaux fréquentant l’un des 48 collèges publics de la province constituent environ 3 % de leur population étudiante, calcule Francis Brown Mastropaolo, directeur des affaires internationales de la Fédération des cégeps. « C’est un peu l’explosion de l’intérêt depuis une dizaine d’années », constate ce dernier.

Dans les universités québécoises, le nombre d’étudiants internationaux prend une tout autre ampleur. Ils étaient un peu plus de 26 000 en 2010-2011 ; en 2020-2021, ils étaient plus de 45 000, selon des statistiques officielles sur la fréquentation scolaire rapportée dans un rapport sur l’avenir du français au Québec dans un contexte de mise en concurrence linguistique entre les établissements d’enseignement, présenté en décembre dernier par la FNEEQ.

Le nombre d’étudiants étrangers varie énormément d’un établissement à l’autre, mais il est particulièrement important dans les universités anglophones : en moyenne, le quart des étudiants est d’origine étrangère au sein des universités Concordia, McGill et Bishop’s. Contrairement aux cégeps, pour lesquels les frais de scolarité atterrissent dans les caisses du gouvernement provincial, les étudiants internationaux peuvent être une importante source de financement pour les universités.

Afin que les 500 000 étudiants étrangers au pays puissent contribuer à remédier à la pénurie de main-d’oeuvre, le gouvernement fédéral a d’ailleurs annoncé la levée temporaire du plafond de 20 heures par semaine que les étudiants sont autorisés à travailler en dehors des campus. De même, le gouvernement provincial a promis d’alléger, à partir de l’automne 2023, les frais de scolarité demandés aux étudiants étrangers qui s’inscriront dans un programme d’enseignement supérieur francophone situé en région. Les programmes subventionnés font partie des secteurs d’activité souffrant particulièrement de la pénurie de main-d’oeuvre, comme les technologies de l’information, le génie, la santé, les services sociaux ou l’éducation.

Une marchandisation de l’enseignement ?

« Avec l’arrimage entre les établissements d’enseignement supérieur et les besoins du marché, on est dans une appropriation de l’enseignement pour répondre à des besoins immédiats, s’inquiète Caroline Quesnel, présidente de la FNEEQ. Celle-ci se questionne notamment sur l’impact d’une telle tendance sur des domaines moins lucratifs, comme la philosophie ou les arts. Le côté obscur de l’internationalisation, c’est cette vision marchande qu’on voit se développer. »

Caroline Quesnel cite notamment le désengagement financier de l’État québécois, ainsi que la déréglementation des droits de scolarité, dont le montant est laissé à la discrétion de chaque établissement universitaire depuis 2019. Or, les revenus d’une université ont un impact sur sa capacité à investir dans des infrastructures et des équipements ou encore sur sa capacité à embaucher et à garder des chercheurs et professeurs renommés. Ces facteurs ont des effets rétroactifs sur la renommée de l’établissement auprès des étudiants internationaux, rappelle la présidente de la FNEEQ. « Ça coûte beaucoup plus cher d’aller à McGill qu’en Abitibi, observe Mme Quesnel. C’est une logique concurrentielle, marchande, et ça crée beaucoup d’iniquités entre les universités. »

« La compétition est si forte que des établissements francophones ont développé une offre de cours en anglais dans des domaines comme le génie ou l’administration », poursuit la présidente, qui se questionne sur les effets de telles tendances sur l’équilibre linguistique dans la province. Parallèlement, le nombre d’étudiants étrangers a explosé au cours des dernières années au sein des collèges privés non subventionnés offrant parfois leur cours à distance — plusieurs de ces étudiants trouvant ainsi une voie rapide pour obtenir un permis de travail dans la province.

« Il y a une perspective que les étudiants étrangers apportent de l’argent, ils sont une main-d’oeuvre éventuelle. C’est l’approche clientéliste qui règne, opine Mme Quesnel. L’éducation devient un produit qu’on achète pour obtenir un emploi, un permis, et je pense qu’on s’en va de plus en plus vers ça. Il y a [là] un rôle de l’état, qui devrait augmenter son financement et réfléchir aux balises qu’on devrait se donner. »

Ce contenu spécial a été produit par l’équipe des publications spéciales du Devoir, relevant du marketing. La rédaction du Devoir n’y a pas pris part.

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