«Les immigrants veulent apprendre le français»

À l’hôtel Holiday Inn du centre-ville de Montréal, le quart des employés, dont Karina Illarionova et Oleksandre Verstiuk, Ukrainiens d’origine, suivent des cours de français pendant leurs heures de travail.
Photo: Julien Cadena Le Devoir À l’hôtel Holiday Inn du centre-ville de Montréal, le quart des employés, dont Karina Illarionova et Oleksandre Verstiuk, Ukrainiens d’origine, suivent des cours de français pendant leurs heures de travail.

Dans la salle de conférence d’une entreprise industrielle de Lachine, dans l’ouest de Montréal, une dizaine d’employés écoutent attentivement une dame qui apparaît sur l’écran de télé accroché au mur.

« Répétez après moi : “Bonjour” », lance la femme sur l’écran de télé.

« Bonnndjour », scandent les travailleurs, dans un français hésitant.

Ces employés d’origine étrangère font partie d’une histoire à succès peu connue : le Centre de services scolaire de Montréal (CSSDM) offre depuis plusieurs années des cours de francisation en entreprise à des centaines de personnes. L’an dernier, plus de 800 salariés d’une cinquantaine d’entreprises de Montréal ont appris le français sur leur lieu de travail.

Les entreprises de moins de 250 employés sont admissibles à une subvention de Services Québec couvrant 100 % des frais de formation en francisation ainsi que le remboursement des salaires des participants jusqu’à concurrence de 25 $ de l’heure.

Quand on m’a offert des cours de français, j’ai dit oui sans hésiter : ça va m’aider non seulement à mon travail, mais dans la vie en général

 

« Nos employés sont vraiment motivés d’être payés pour apprendre le français. Avec toutes les nationalités qu’on a ici, ce qui nous rejoint, c’est l’anglais. Mais on est au Québec, la langue de travail est le français », résume Alain Lavallée, contrôleur financier aux Textiles Dura, cette entreprise du parc industriel de Lachine qui a accueilli Le Devoir, un matin pluvieux de novembre, pour assister aux cours de francisation.

Ce matin-là, deux périodes de deux heures sont consacrées aux cours de français chez Dura. La professeure du CSSDM donne son cours à distance.

En français, S.V.P.

Une trentaine d’employés, venus de tous les continents, travaillent aux Textiles Dura et chez sa soeur jumelle voisine, Les Plastiques Dura. La plupart de ces travailleurs ont suivi des cours de francisation. La participation est volontaire, mais les employés ne se font pas prier pour apprendre la langue officielle du Québec.

« Quand on m’a offert des cours de français, j’ai dit oui sans hésiter : ça va m’aider non seulement à mon travail, mais dans la vie en général », raconte Earlene Pompey, une couturière originaire de Saint-Vincent-et-les-Grenadines, dans les Antilles.

Cette mère de trois enfants d’âge adulte baragouine le français, mais elle s’exprime principalement en anglais. Ses enfants sont bilingues. Ils ont été scolarisés en français en raison de la loi 101. Earlene Pompey a envie de maîtriser le français, même si on entend souvent l’anglais dans l’entreprise.

Comme dans bien des industries, le vocabulaire du textile et du plastique est principalement en anglais : slitting, lining, coating, quilting… Comment dit-on slitting en français ?

« Euh… slitting ! » lance en riant Alain Lavallée. Les termes français s’imposent graduellement, au rythme des cours de francisation : découpage, surpiquage…

Photo: Jacques Nadeau Le Devoir La plupart des travailleurs de Textiles Dura et des Plastiques Dura ont suivi des cours de francisation. La participation est volontaire, mais les employés ne se font pas prier pour apprendre la langue officielle du Québec.

Freiner le déclin

L’affichage est en français partout dans l’entrepôt où s’empilent jusqu’au plafond de grands rouleaux de plastique et des tissus de toutes sortes. Les employés, originaires du Ghana, du Kazakhstan, de la Syrie, de l’Inde et d’une série d’autres pays, peuvent communiquer entre eux en français grâce à leurs leçons du CSSDM. Des anglophones de Montréal en profitent aussi pour se mettre au français.

« On considère les tâches de chacun des participants pour leur apprendre le vocabulaire de leur métier », explique Fabrice Salomé, agent-conseil en francisation en entreprise au CSSDM. Il a lui-même enseigné en francisation.

« On ne va pas se le cacher : le déclin du français est une réalité à Montréal. On apporte une réponse très concrète à ça en multipliant les occasions d’apprendre la langue, de la pratiquer en milieu de travail », ajoute-t-il.

Le programme est tellement populaire que le CSSDM se prépare à embaucher des enseignants supplémentaires en francisation, explique Fabrice Salomé. Les nouveaux arrivants qui attendent des cours du ministère de l’Immigration, de la Francisation et de l’Intégration doivent aussi s’armer de patience.

« Les immigrants veulent apprendre le français. Ils mettent des efforts incroyables, ils travaillent fort et bien. Ce sont des employés fantastiques. J’ai tellement de respect pour eux. Je les trouve courageux d’avoir tout quitté pour refaire leur vie dans un autre pays », dit Alain Lavallée.

Travailleurs essentiels

L’existence même de l’entreprise Dura dépend de la main-d'oeuvre venue d’ailleurs. Avec la pénurie de travailleurs qui a pris de l’ampleur avec la pandémie, les entreprises qui peuvent se passer d’employés d’origine étrangère se font rarissimes.

Les Services d’hospitalité RIMAP, qui exploitent quatre hôtels, bientôt cinq, recourent abondamment aux cours de francisation du CSSDM. Par exemple, le quart des travailleurs (24 sur une centaine) de l’hôtel Holiday Inn du centre-ville de Montréal, boulevard René-Lévesque Ouest, suivent des cours de français pendant leurs heures de travail.

Photo: Julien Cadena Le Devoir Que ce soit dans la rue ou dans le métro, Oleksandre Verstiuk, employé du Holiday Inn de Montréal, commence à reconnaître certains mots couramment utilisés par les gens de son pays d'adoption.

« Ce sont eux qui le demandent. Leur premier besoin, c’est d’apprendre la langue pour ouvrir un compte en banque ou pour obtenir un numéro d’assurance sociale », explique Myla Tarasenko, directrice des ressources humaines chez RIMAP.

Cette Ukrainienne d’origine, qui vit au Québec depuis une vingtaine d’années, a embauché une série de réfugiés ayant fui l’offensive russe dans son pays natal. Des employées (en majorité des femmes) venues des Philippines complètent la cohorte de travailleuses et d’étudiantes en francisation de l’hôtel Holiday Inn.

« On est bénis de pouvoir compter sur ces employées. Elles font des métiers difficiles, peu populaires parmi les travailleurs d’origine québécoise », précise François Bourcier, gestionnaire de cet hôtel du centre-ville. Ces employées sont préposées aux chambres, serveuses, cuisinières ou encore plongeuses. En attendant de grimper les échelons, une fois qu’elles seront à l’aise en français.

Repartir à zéro

Dans une salle de réunion, au deuxième étage de l’hôtel, une dizaine de ces personnes suivent le cours de l’enseignante Michelle Laurin. Elles sont si peu familières avec le français et l’anglais que la prof doit leur enseigner l’alphabet — et la prononciation de chacune des lettres. Certains de ces élèves ont un diplôme universitaire dans leur pays d’origine, mais ils doivent recommencer comme en première année du primaire.

Photo: Julien Cadena Le Devoir Malgré la complexité du français, Karina Illarionova, employée au Holiday Inn de Montréal, dit avoir envie d'apprendre la langue.

« A », explique Michelle Laurin en écrivant le son en alphabet phonétique sur son tableau blanc. « La maman, la patate, le plat, le chat. »

Les élèves, ultraconcentrés, tentent de répéter. « A, mama, cha… »

« E. Je, le, me, rejeter. »

« Eeeee… »

« Le français est une langue complexe, mais j’ai envie de l’apprendre », dit Karina Illarionova, une Ukrainienne de 24 ans arrivée à Montréal en juin. Elle s’exprime dans un mélange de français et d’ukrainien.

Son collègue Oleksandre Verstiuk, 18 ans, enchaîne dans un mélange d’anglais et d’ukrainien. « J’aime la ville. C’est agréable de marcher sur le mont Royal. Le métro et le bus sont efficaces. Les gens sont respectueux. On les entend dire : “Excusez-moi, s’il vous plaît, merci.” »

Le jeune homme commence à avoir l’oreille pour détecter certains mots. Ça l’encourage pour l’avenir dans son pays d’adoption.

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