De plus en plus d’enseignants francophones non qualifiés en Ontario

Le recours à des enseignants dits « non qualifiés » préoccupe des intervenants du milieu de l’éducation qui, dans certains cas, interpellent la province.
Photo: Petro Feketa Getty Images Le recours à des enseignants dits « non qualifiés » préoccupe des intervenants du milieu de l’éducation qui, dans certains cas, interpellent la province.

Sylvie Plante dégustait une crème glacée en périphérie de Toronto au mois d’août 2016 lorsqu’on l’a recrutée pour un poste d’enseignante dans une école francophone de l’Ontario. « Vous parlez bien français ? Cherchez-vous une job ? », lui a alors demandé une directrice d’école. Quelques semaines plus tard, même si elle n’était pas membre de l’Ordre des enseignantes et des enseignants de l’Ontario, la Lévisienne d’origine enseignait à près de 150 élèves d’une école publique catholique de la grande région de Toronto.

Lors de l’année scolaire 2016-2017, Sylvie Plante, qui détient une maîtrise en gestion et communication de l’Université McMaster et a enseigné à cette université, était ainsi l’une des 231 personnes responsables d’une classe franco-ontarienne sans faire partie de l’ordre professionnel des enseignants. Depuis, leur nombre a augmenté de 175 % : ils étaient 637 dans cette situation en 2020-2021.

C’est le ministère de l’Éducation qui permet à ces enseignants dits « non qualifiés » d’oeuvrer, temporairement ou à long terme, grâce à une lettre de permission. Certains sont des parents ; d’autres ont de l’expérience dans une matière ou une autre mais n’ont pas été admis dans un programme d’enseignement. Ils enseignent au primaire comme au secondaire.


 

Ces personnes viennent pallier la pénurie d’enseignants en Ontario, un phénomène qui n’est pas près de prendre fin et qui risque de faire en sorte que de plus en plus de conseils scolaires se tournent vers elles. Dans un rapport publié en 2021, des experts prédisaient d’ailleurs que le nombre d’enseignants non qualifiés dans les écoles franco-ontariennes pourrait atteindre 3000 d’ici l’année scolaire 2025-2026 si aucune action n’est prise.

Le recours à ces personnes préoccupe des intervenants du milieu de l’éducation qui, dans certains cas, interpellent la province. « Ça m’inquiète, parce que ça veut dire qu’un grand nombre d’élèves sont confiés à des personnes qui n’ont pas une formation adéquate », relève la directrice du programme de formation à l’enseignement à l’Université d’Ottawa, Mirela Moldoveanu. « Est-ce qu’avoir des enseignants non qualifiés est une bonne chose ? Pas nécessairement », note de son côté Yves Lévesque, directeur général de l’Association franco-ontarienne des conseils scolaires catholiques (AFOCSC).

Un travail exigeant

Sylvie Plante n’avait jamais enseigné dans une école primaire ou secondaire ontarienne avant de mettre les pieds dans sa classe, en octobre 2016.

La Québécoise était payée environ 47 000 $ par année et raconte qu’elle pouvait travailler 100 heures par semaine à l’approche de la remise des bulletins. « C’était faramineux [comme charge de travail], je suis passé près de faire un deuxième burn-out », dit-elle.

Le conseil scolaire Viamonde, dans le sud de l’Ontario, paye actuellement 53 enseignants non qualifiés 237 $ par jour, en moyenne.

La Lévisienne d’origine est revenue à l’enseignement en octobre 2019 avant de jeter l’éponge pour de bon en 2020. Son expérience n’est pas unique : 600 enseignants franco-ontariens quittent la profession chaque année. Le taux d’abandon des enseignants des conseils scolaires francophones est presque deux fois plus élevé que celui des conseils anglophones. D’après Valérie Morand, directrice générale de la Fédération nationale des conseils scolaires francophones (FNCSF), les nouveaux enseignants se sentent parfois mal outillés pour transmettre à leurs élèves la langue et la culture franco-ontarienne. Ce taux d’abandon est d’ailleurs l’une des raisons du recours grandissant des écoles aux enseignants non qualifiés.

Selon Yves Lévesque, un nombre insuffisant d’enseignants sont formés dans les deux programmes d’enseignement francophones de l’Ontario, à l’Université d’Ottawa et à l’Université Laurentienne.

Entre 2010 et 2015, entre 800 et 1000 enseignants y obtenaient leur diplôme par année ; ce nombre a chuté de moitié à partir de 2015, après que la province eut prolongé d’un an le programme d’enseignement et réduit de moitié le nombre de places qu’elle finançait dans les facultés d’éducation. Avant 2015, lorsque le programme de formation à l’enseignement ne durait encore qu’un an, l’Université d’Ottawa pouvait diplômer un peu plus de 600 étudiants par année dans le domaine. Entre 2015 et 2019, l’établissement n’avait que 390 places par an ; il est passé à 420 récemment, mais l’université a de la difficulté à les combler.

Par courriel, Mirela Moldoveanu dit ne pas pouvoir se prononcer sur les causes et les circonstances ayant mené à la diminution du nombre de places à l’Université d’Ottawa.

Un nombre d’élèves en stagnation

En 2020-2021, le nombre d’élèves dans les écoles de langue française de la province n’a pas augmenté pour la première fois en huit ans. Ils étaient 421 de moins qu’en 2019-2020. « On aurait dû en avoir 400 de plus, donc, c’est 800 en moins dans le fond », souligne Yves Lévesque.

Ce dernier estime que la pandémie a eu un effet direct sur le nombre d’inscriptions dans les écoles. La diminution, pense-t-il, est attribuable en partie à la décision des parents de ne pas envoyer leur enfant au préscolaire en français. La pandémie et la pénurie sont des défis « gigantesques » à surmonter, dit-il.


 

Sylvie Plante, pour sa part, retournera bientôt au Québec après avoir passé presque 15 ans en Ontario. L’expérience d’enseigner en temps pandémiques a influencé sa décision, mais aussi le futur de ses enfants. « Pourquoi je déménage au Québec ? Parce que le niveau de français n’était pas assez bon pour que mes enfants puissent aller au cégep et à l’université en français », confie-t-elle, bien consciente que ce commentaire risque de lui attirer des critiques. « Je n’avais pas confiance qu’ils puissent réussir l’épreuve uniforme de français », dit-elle.

Ce reportage bénéficie du soutien de l’Initiative de journalisme local, financée par le gouvernement du Canada.

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