Les taux d’échec bondissent chez les cégépiens

Selon un professionnel en aide pédagogique, le taux d’échec sera entre 30 % et 40 % plus élevé que la normale.
Frederick Florin Agence France-Presse Selon un professionnel en aide pédagogique, le taux d’échec sera entre 30 % et 40 % plus élevé que la normale.

Des étudiants en détresse, désorganisés, démotivés : l’écart se creuse entre les cégépiens les plus forts et les plus faibles. Dans au moins un collège, plus de quatre élèves sur dix sont à risque d’échouer au moins un cours lors de la session d’automne qui tire à sa fin, a appris Le Devoir.

« Je n’ai jamais eu autant d’échecs et jamais eu autant de notes supérieures à 90 % dans mes cours », laisse tomber Alexandre Boisvert, professeur de sociologie au cégep de Drummondville.

L’écart entre ceux qui réussissent et ceux qui échouent atteint un sommet : dans un de ses cours d’introduction à la sociologie, l’écart-type est de 30 points de pourcentage. Pour une moyenne de groupe de 65 %. Cela signifie que les résultats des élèves varient entre 35 % et 95 %. Normalement, l’écart-type est entre 5 % et 8 % par rapport à la moyenne du groupe.

Les enseignants interrogés par Le Devoir estiment que la pandémie a accentué une tendance qui se manifestait avant les confinements du printemps 2020. « Il y a peut-être des étudiants qui n’étaient pas prêts à venir au cégep. Un élève m’a dit que c’était la première fois qu’il était obligé de se forcer pour réussir », raconte Alexandre Boisvert.

Un autre professeur confie qu’il entend souvent : « Je n’ai pas fait grand-chose au secondaire. J’aimerais recommencer mon secondaire parce qu’il me manque des connaissances. »

Taux d’échec élevé

Un professionnel en aide pédagogique dans un grand cégep de région rapporte que le taux d’échec sera entre 30 % et 40 % plus élevé que la normale. Plus de 40 % des élèves (1900 sur 4400) se dirigent vers un échec dans au moins un cours. Il a appelé chacun de ces élèves pour les prévenir qu’ils risquent d’échouer s’ils ne font pas davantage d’efforts. Plusieurs se ressaisissent, mais d’autres ne répondent même pas aux appels ou aux messages.

« Quand ils n’aiment pas le programme ou qu’ils réussissent moins bien que prévu, certains arrêtent d’aller au cours sans avertissement. On se fait ghoster ! » raconte ce professionnel de l’éducation qui a demandé l’anonymat, car il n’est pas autorisé à parler publiquement.

Il soupçonne les élèves d’écoles dites « ordinaires » d’être moins préparés au cégep par rapport aux élèves issus de projets particuliers de l’école publique ou d’écoles privées. Les inégalités issues de l’école secondaire à trois vitesses se perpétuent, croit-il.

Quand ils n’aiment pas le programme ou qu’ils réussissent moins bien que prévu, certains arrêtent d’aller au cours sans avertissement. On se fait ghoster !

Les établissements reçoivent beaucoup de budgets pour aider les élèves en difficulté, mais certains jeunes ignorent l’existence de ces programmes ou refusent d’y prendre part, peut-être par manque de motivation, selon ce pédagogue.

Manque d’autonomie

Tous les enseignants joints par Le Devoir insistent : la majorité des élèves réussissent bien. Mais ceux qui arrivent mal préparés manquent de motivation ou d’autonomie. « Le premier devoir que j’ai donné à mes élèves de première année est de trouver la cafétéria et la bibliothèque », dit Danny Lassiseraye, professeur de chimie au cégep de Sainte-Foy.

Ses élèves, qui étudient en sciences de la nature, sont réputés être parmi les meilleurs. « Même après quatre semaines, certains n’avaient pas trouvé la Coop pour acheter leurs livres. La session est presque finie et j’en ai qui n’ont pas encore réussi à s’organiser », raconte-t-il.

Passer du secondaire au collégial, c’était déjà une transition difficile avant la pandémie. On passe de la relation d’élève à la relation d’étudiant. C’est accentué encore plus quand on passe d’élève à distance à étudiant en présence.

Un de ses élèves a demandé à reprendre un examen, car il était absent pour cause de maladie. Le professeur lui a demandé de suggérer une date de reprise ; l’élève n’a jamais répondu.

Les élèves ont adapté leur mode de vie à l’école à distance, et la transition peut être ardue, croit Frédéric Beaudet, vice-président de la Fédération étudiante collégiale du Québec (FECQ). « Passer du secondaire au collégial, c’était déjà une transition difficile avant la pandémie. On passe de la relation d’élève à la relation d’étudiant, explique-t-il. C’est accentué encore plus quand on passe d’élève à distance à étudiant en présence. »

Il note une résignation chez les étudiants, car ils savaient, avant de débuter au collégial, que leurs apprentissages n’ont pas été complets lors de la pandémie. Du soutien supplémentaire serait nécessaire, croit-il, notamment du tutorat par les pairs.

« Les enseignants étaient fatigués très tôt au début de la session », raconte pour sa part Édith Pouliot, présidente du Syndicat des professeures et professeurs du Cégep de Sainte-Foy. « On a pris quelques semaines pour se rendre compte que l’encadrement des étudiants nous prend beaucoup plus de temps qu’en temps normal. »

La tâche des profs augmente avec l’aide aux élèves à besoins particuliers. Plus de 1100 étudiants sur 5800 dans ce grand cégep sont suivis par les services adaptés. Ce chiffre n’inclut pas ceux qui n’ont pas de diagnostic ou qui ne s’inscrivent pas aux services, souligne Édith Pouliot.

« Métier d’étudiant » oublié

Des profs notent un changement dans le comportement de leurs étudiants, dit Yves de Repentigny, vice-président du regroupement cégep de la Fédération nationale des enseignantes et des enseignants du Québec (FNEEQ-CSN). « Pendant la pandémie, des étudiants faisaient autre chose en suivant leurs cours sur Zoom ou Teams, raconte-t-il. Ce comportement est maintenant reproduit en classe. Le prof parle et ils font des devoirs pour un autre cours ou quelque chose sans lien avec leurs études. »

« Des élèves ont carrément perdu la maîtrise du  “métier d’étudiant”, renchérit-il. Ça implique les méthodes de travail, la discipline pour étudier et être à jour, détaille-t-il. C’est quelque chose qui se perd. »

Le syndicat note également une augmentation du nombre de cas de fraude et de plagiat et plus d’absentéisme des étudiants, ce qui peut alimenter les échecs scolaires.

À voir en vidéo