Les Autochtones demandent d’être maîtres dans leurs écoles

«Nous sommes encore bien loin de reconnaître la compétence autochtone en éducation», déplore l’avocat Armand McKenzie, que l’on aperçoit ici aux côtés de sa mère.
Photo: Yan Doublet Archives Le Devoir «Nous sommes encore bien loin de reconnaître la compétence autochtone en éducation», déplore l’avocat Armand McKenzie, que l’on aperçoit ici aux côtés de sa mère.

Le 21 juin 2021, la Loi sur la Déclaration des Nations unies sur les droits des peuples autochtones entrait en vigueur au Canada. Seize mois plus tard, l’engagement canadien tarde toujours à se faire sentir dans les salles de classe autochtones du Québec.

Cette loi prévoit notamment le dépôt d’un plan d’action au plus tard en juin 2023, soit deux ans après son adoption par la Chambre des communes. Le gouvernement canadien mène présentement des consultations auprès des Premières Nations, des Métis et des Inuits pour son élaboration.

La déclaration onusienne stipule, à l’article 13, que « les peuples autochtones ont le droit de revivifier, d’utiliser, de développer et de transmettre aux générations futures leur histoire, leur langue, leurs traditions orales, leur philosophie, leur système d’écriture et leur littérature ». Les écoles autochtones du pays piaffent d’impatience pour que cet énoncé devienne réalité.

« Nous sommes encore bien loin de reconnaître la compétence autochtone en éducation », déplore l’avocat Armand McKenzie, invité à prononcer une conférence en ouverture du sommet sur l’éducation innue qui se déroule à Uashat mak Mani-utenam jusqu’à vendredi. « Le fédéral donne de l’argent en quantité insuffisante pour financer les écoles autochtones — tout en nous ordonnant de suivre le programme québécois, sous peine de ne plus recevoir de financement du tout. »

Langue et culture en classe

 

À son avis, les contraintes imposées par le ministère de l’Éducation briment l’épanouissement des peuples autochtones promu par la déclaration des Nations unies. « [Celle-ci] prévoit que c’est un droit d’apprendre sa propre histoire et de le faire dans sa propre langue, rappelle Me McKenzie. Ce n’est pas ce que nous faisons : nous valorisons la culture québécoise dans les écoles et nous en faisons une condition d’obtention du diplôme à la fin des études. »

À son avis, la Loi sur la langue officielle et commune du Québec, le français, mieux connue sous l’appellation loi 96, réduit davantage la place déjà rachitique accordée aux langues autochtones dans le programme scolaire. « J’étais étonné d’apprendre qu’il n’y a toujours pas plus qu’une heure ou deux par semaine consacrées à l’apprentissage de la langue, dit Armand McKenzie. Ça veut dire que depuis l’époque où je fréquentais une école résidentielle administrée par les Oblats à Québec, presque rien n’a changé. »

Le sommet qui a lieu à Uashat mak Mani-utenam est important, selon l’avocat, pour permettre aux Innus de se doter de leur propre loi sur l’éducation. « Le fédéral doit reconnaître le droit des Autochtones à avoir du pouvoir sur leurs écoles. Ça s’est fait dans certains villages autochtones au Canada, par exemple en Nouvelle-Écosse et en Ontario, où les communautés sont responsables des programmes et de la sanction des diplômes. Ça ne se fait pas encore au Québec, déplore Me McKenzie. Le Québec est très jaloux de ses compétences en éducation, mais aussi très jaloux de sa culture et de sa langue. »

Il s’étonne toutefois que la situation québécoise — 8 millions de francophones qui s’accrochent peu ou prou à leur langue au milieu d’un océan anglophone — n’apporte pas une plus grande empathie à l’égard du péril encouru par les cultures autochtones.

« Nous sommes, les Innus, à peu près 10 000 locuteurs — dans le monde entier, souligne l’avocat. Imaginez dans quelle situation nous, nous nous retrouvons. Nous n’enlevons rien aux Québécois en accordant une place plus importante à la langue et à la culture autochtones. »

Le nouveau ministre de l’Éducation, Bernard Drainville, se dit à l’écoute des préoccupations autochtones. « Nous [les] entendons », indique-t-il, ajoutant vouloir prendre le temps de prendre connaissance du dossier plus en profondeur avant de se prononcer davantage.

Deux alliés à Québec

Même s’il salue les investissements consentis par le fédéral pour financer les écoles autochtones, Armand McKenzie déplore que derrière l’énormité du montant — 1,2 milliard de dollars — se cache d’abord et avant tout un rattrapage nécessaire depuis les années 1980.

« Oui, le gouvernement fédéral a réinvesti, mais ça fait suite à des coupes réalisées il y a 40 ans, rappelle l’avocat. L’écart, depuis, n’a fait que se creuser entre les écoles provinciales et les écoles autochtones, au point où il y a des décennies de rattrapage à faire. »

Il se montre toutefois optimiste quant à l’avenir. Le plan d’action fédéral doit bientôt donner du mordant à l’engagement d’Ottawa en faveur des nations autochtones. À ses yeux, la conjoncture politique à Québec s’avère également favorable aux revendications des Premières Nations.

« Au sein du gouvernement du Québec, nous avons deux champions : le ministre Ian Lafrenière et Kateri Champagne Jourdain, estime Me McKenzie. Je pense qu’ils vont pouvoir manoeuvrer auprès du pouvoir en place pour laisser un rôle plus important aux Autochtones en matière d’éducation et de langue autochtone. »

Si aucun des deux ordres de gouvernement n’accède aux droits reconnus par la déclaration des Nations unies relative aux droits autochtones, ce sera à la Cour suprême de trancher, avertit Armand McKenzie en conclusion. « Elle le fera, conclut l’homme de droit, très certainement en notre faveur. »
 


Correction: Une première version de cet article indiquait que Armand McKenzie avait fréquenté le pensionnat de Pointe-Bleue à Mashteuiatsh. Il a plutôt fréquenté une école résidentielle administrée par les Oblats à Québec.

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