«Apprendre pour vrai», sans se bourrer le crâne

Jessika Valence, directrice des services pédagogiques du pensionnat du Saint-Nom-de- Marie, une école privée de 1300 élèves.
Photo: Jacques Nadeau Le Devoir Jessika Valence, directrice des services pédagogiques du pensionnat du Saint-Nom-de- Marie, une école privée de 1300 élèves.

Moins de « bourrage de crâne », moins de « course aux notes », davantage de temps pour apprendre : des écoles québécoises ont entrepris une petite révolution en éliminant les examens traditionnels et les notes chiffrées, pour donner la priorité à l’apprentissage des élèves.

Les épreuves ministérielles de fin d’année et les trois bulletins chiffrés restent obligatoires, conformément à la Loi sur l’instruction publique, mais le reste du temps, ces écoles cherchent d’abord à donner du sens à l’enseignement, sans le stress d’avoir « les meilleures notes ».

« On a voulu imaginer notre école de rêve, comme si on n’avait aucune contrainte et qu’on pouvait pelleter des nuages autant qu’on veut ! » dit en souriant Jessika Valence, directrice des services pédagogiques du pensionnat du Saint-Nom-de-Marie (PSNM), une école privée de 1300 élèves ayant pignon sur rue à Outremont.

Cette pédagogue a mis en place ce programme appelé Flex en 2019-2020, après avoir analysé les « meilleures pratiques » d’évaluation dans le monde, d’Helsinki à Boston, dans le cadre de son doctorat en éducation.

Sa conclusion : l’école québécoise consacre « beaucoup trop d’efforts à la préparation aux examens du ministère ». Après deux années de réflexions et de consultations, Jessika Valence et son équipe ont proposé un modèle qui « sort complètement du cadre traditionnel de l’école ». Fini les notes chiffrées (sauf pour les bulletins obligatoires) et les examens tels qu’on les connaît (sauf pour les épreuves ministérielles).

Ce virage en évaluation est totalement ancré dans la réalité et donne des résultats, note Jessika Valence. Elle cite en exemple la prestigieuse école privée Phillips Exeter Academy, au New Hampshire, où il n’y a aucun examen traditionnel, du primaire jusqu’au collégial. « Le premier examen que font les étudiants est pour entrer à l’université. Et ils réussissent : plusieurs sont admis à l’Université Harvard. »

Le Conseil supérieur de l’éducation est allé dans le même sens dans le rapport Évaluer pour que ça compte vraiment, publié en 2018. Ce groupe d’experts a recommandé une vaste réforme de l’évaluation visant à éliminer les bulletins chiffrés au primaire et à larguer la moyenne de groupe, qui alimentent une « logique de concurrence » entre élèves.

Non au bourrage de crâne

 

Le rapport a été mis sur une tablette par la ministre de l’Éducation dès sa publication, mais des écoles s’en inspirent néanmoins dans l’espoir de mieux servir les élèves. Une centaine de jeunes sur les 1300 du pensionnat du Saint-Nom-de-Marie suivent ainsi le programme Flex. Les élèves travaillent en petits groupes, à leur rythme, sur des projets de deux ou trois semaines qui recoupent l’ensemble des matières (français, mathématiques, histoire, etc.).

Des rencontres fréquentes avec les enseignants leur permettent de relever leurs forces et leurs faiblesses. Les jeunes laissent des traces de leurs démarches d’apprentissage dans un journal de bord, puis dans un portfolio. Le but : diminuer l’anxiété de performance, mais surtout, donner du sens aux apprentissages. « Apprendre pour vrai », ne pas juste se bourrer le crâne.

Les élèves semblent aimer le programme. Judith Gervais Luomala, arrivée au PSNM en 3e secondaire, a écrit dans son journal de bord : « En secondaire 1 et 2, j’ai toujours voulu atteindre le niveau le plus haut, et je réussissais la plupart du temps, mais je réalise maintenant que ça ne sert pas à grand-chose d’atteindre ce niveau si je ne comprends pas ce que je fais de bien. […] Je vais maintenant essayer de mon mieux pour viser mon 100 %, pas celui des autres, et comprendre mes apprentissages plutôt que réaliser des tâches avec un esprit vide. »

L’apprentissage d’abord

Le Collège Mont-Notre-Dame, une école privée pour filles de Sherbrooke, a aussi lancé un chantier sur l’évaluation dans la foulée de la publication du rapport du Conseil supérieur de l’éducation en 2018.

« On a eu un sentiment d’urgence. On s’est dit : “À quel moment on va arrêter de compiler de simples notes qui font en sorte que nos élèves sont stressées et sont peu engagées ?” On avait l’impression de passer des heures à corriger, que les élèves regardaient la note et mettaient leur copie de côté », raconte Cinthya Gauthier, directrice des services pédagogiques à Mont-Notre-Dame.

« On s’est même demandé pourquoi on évaluait et pour qui on évaluait. Pour les parents, pour le ministère, pour la direction, pour les élèves, pour les enseignants ? On s’est rendu compte que l’évaluation devait être au service de l’apprentissage », précise Nathalie Arès, conseillère pédagogique et professeure de français au même établissement.

Il n’y a plus de notes chiffrées dans cette école, hors des épreuves ministérielles et des trois bulletins requis par le ministère de l’Éducation. Tous les élèves et tous les enseignants ont adhéré à cette nouvelle philosophie. « Ça me permet de mieux comprendre la matière. Ce n’est pas juste du par coeur », explique Marwa, élève de 3e secondaire.

Pour produire des bulletins chiffrés, les enseignants accordent les notes en fonction des « traces » laissées par les élèves tout au long de leurs apprentissages. Contrairement aux examens traditionnels à date fixe, cette méthode d’évaluation donne « le droit à l’erreur », souligne Nathalie Arès.

« L’élève a le droit de se tromper et de se reprendre. J’ai vraiment l’impression que j’aide les élèves à apprendre. Ça nous a pris trois ans pour tout mettre en place, et je suis certaine que si on n’avait pas pris ces trois années-là, on n’y serait pas arrivées. Il faut y aller tranquillement. Et ça fait appel au jugement professionnel des enseignants. Je ne reviendrais pas en arrière. »

Les deux écoles privées qui ont mis en place cette méthode d’évaluation constatent que les résultats des élèves sont comparables à ceux des années précédentes. Pas de hausse ou de baisse spectaculaires des moyennes. Le plaisir d’apprendre semble toutefois plus marqué.

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