Décoloniser l’enseignement supérieur, un programme à la fois

Miriane Demers-Lemay
Collaboration spéciale
L’Université de Sherbrooke emboîte le pas à d’autres universités francophones du Québec avec son microprogramme mettant particulièrement en valeur la langue et la culture de la nation abénaquise, dont le territoire traditionnel couvre une partie du sud de la province.
Marie-France Coallier Le devoir L’Université de Sherbrooke emboîte le pas à d’autres universités francophones du Québec avec son microprogramme mettant particulièrement en valeur la langue et la culture de la nation abénaquise, dont le territoire traditionnel couvre une partie du sud de la province.

Ce texte fait partie du cahier spécial Enseignement supérieur

Avec la création d’un nouveau microprogramme en études autochtones, l’Université de Sherbrooke s’inscrit dans une mouvance cherchant à décoloniser l’enseignement supérieur au pays.

Au programme, les étudiants suivront des cours sur la langue et la culture abénaquises, la littérature autochtone, ou encore sur les enjeux autochtones contemporains. La première petite cohorte, qui a commencé la formation cet automne, compte des étudiants issus de différentes disciplines, de la philosophie à l’histoire, en passant par la littérature, le droit ou l’éducation. Le microprogramme de premier cycle de 15 crédits peut être reconnu dans des baccalauréats multidisciplinaires, d’histoire ou de philosophie. La plupart des cours peuvent aussi être choisis comme cours à option dans d’autres disciplines.

« Ces étudiants deviendront des alliés pour les communautés [autochtones] », espère Marc André Fortin, professeur à la Faculté des lettres et des sciences humaines et responsable du nouveau programme. Toutes les disciplines ont avantage à s’enrichir d’une perspective autochtone, illustre-t-il. Comment lire un texte ? Comment décoloniser la recherche, et la faire en collaboration avec les communautés ? Comment gérer le territoire ? Les exemples sont partout.

« C’est une question d’éradiquer ce problème de racisme systémique et de décoloniser », affirme Marc André Fortin, sur l’importance de former de nouvelles générations de penseurs et de professionnels permettant de défaire les vieilles structures de pouvoir.

Pendant longtemps, on a invisibilisé ces populations et on a fait comme si elles n’existaient pas, explique M. Fortin. Pourtant, le Canada compte environ deux millions de personnes autochtones ; il s’agit d’ailleurs de la population ayant la plus forte croissance démographique, poursuit le professeur. « Il y a encore des questions d’accès aux médecins, à l’éducation, à l’eau potable, dit-il. On a des problèmes environnementaux basés sur l’exploitation des territoires. Ce sont les questions qu’on doit aborder avec les étudiants. »

En 2015, la Commission de vérité et réconciliation du Canada avait d’ailleurs appelé le gouvernement et les maisons d’enseignement à changer leur modèle d’enseignement, afin de mettre en lumière l’histoire des peuples autochtones ou de promouvoir leurs langues, rappelle M. Fortin, qui précise que la création du microprogramme s’inscrit dans une démarche de réconciliation.

Le programme multidisciplinaire réunit des cours des départements des arts, langues et littératures, d’histoire, de philosophie et éthique appliquée, politique appliquée, ainsi que, dans une moindre mesure, de droit et d’éducation. Faute de relève suffisante en milieu francophone, tous les professeurs du microprogramme sont des non-Autochtones. L’équipe de l’Université de Sherbrooke a toutefois conçu le programme en consultation avec des communautés du territoire, y compris celles de Wôlinak et d’Odanak. Des Autochtones sont régulièrement invités à titre de conférenciers ou pour des activités, comme des exercices de couvertures, un outil didactique participatif qui explore les relations antérieures et contemporaines entre les peuples autochtones et non autochtones.

Un long chemin

 

« Les étudiants sont sensibles, ils font des commentaires : “Comment ça se fait que je n’aie jamais entendu ça avant, la question de la colonisation ?” » observe Marc André Fortin. Il reste certainement beaucoup à faire après des décennies de silence. Il faut se rappeler que le dernier pensionnat pour Autochtones a été fermé en 1996, note-t-il.

En 2012, le professeur d’origine ontarienne proposait de créer un cours de langue autochtone, à l’instar d’universités anglophones ailleurs au pays. L’université décline alors la proposition. Dix ans plus tard, l’Université de Sherbrooke emboîte le pas à d’autres universités francophones de la province pour créer ce microprogramme mettant particulièrement en valeur la langue et la culture de la nation abénaquise, dont le territoire traditionnel couvre une partie du sud de la province. Une petite victoire pour Marc André Fortin, qui se réjouit de voir la création de ces espaces mettant en valeur l’identité autochtone. Sur la même lignée, de nombreuses conférences, cérémonies, documentaires et spectacles ont par ailleurs mis l’identité abénaquise à l’honneur du 26 au 30 septembre dernier, durant la Semaine nationale de vérité et de réconciliation.

« Ce serait excellent si des étudiants de tous les départements de l’université venaient [aux cours], rêve M. Fortin. Quand on sait, on ne peut plus prétendre qu’on ne savait pas. »

Ce contenu spécial a été produit par l’équipe des publications spéciales du Devoir, relevant du marketing. La rédaction du Devoir n’y a pas pris part. 

À voir en vidéo