Nouveau coup de semonce sur la formation des médecins

Le groupe d’experts soutient que la méthode pédagogique axée sur le «développement des compétences» n’a pas fait ses preuves. 
Photo: Adil Boukind Archives Le Devoir Le groupe d’experts soutient que la méthode pédagogique axée sur le «développement des compétences» n’a pas fait ses preuves. 

Un groupe d’experts en éducation affirme à son tour que la formation des médecins spécialistes au Québec « manque de rigueur ». Dans une analyse inédite que Le Devoir a obtenue, quatre pédagogues déplorent la confusion des rôles entre les autorités canadiennes et québécoises en matière d’enseignement de la médecine.

Ce point de vue critique sur la formation des médecins spécialistes est signé par le consultant en pédagogie Christian Boyer, par les professeurs Steve Bissonnette et Frédéric Morneau-Guérin, du Département d’éducation de la TELUQ, et par le philosophe et essayiste Normand Baillargeon, aussi chroniqueur au Devoir.

Les auteurs soutiennent que la méthode pédagogique axée sur le « développement des compétences » mise en place en 2017 pour la formation des médecins résidents n’a pas fait ses preuves et n’est appuyée par aucune donnée probante issue de la recherche scientifique.

« [Nous] soutenons que le monde médical canadien et québécois, en adoptant [cette formule pédagogique], s’est éloigné des données probantes, de la rigueur nécessaire et de la prudence consciencieuse dont il fait habituellement preuve à l’égard des innovations médicales », écrivent les auteurs de ce rapport de 108 pages daté de septembre 2022.

Les experts donnent raison à la Fédération des médecins résidents du Québec (FMRQ), qui a dénoncé au cours des derniers jours cette réforme pédagogique « improvisée ». Cette méthode oblige les futurs médecins spécialistes à faire remplir des centaines de fiches d’observation et d’évaluation par leurs superviseurs, durant leurs cinq années de résidence. La résidence consiste en des stages rémunérés auprès de vrais patients en milieu hospitalier.

Les médecins résidents affirment que cette formule entraîne une surcharge de travail et une course folle au remplissage de paperasse, en plus de créer de l’anxiété chez les étudiants en médecine spécialisée. Cette méthode est aussi censée permettre davantage de rétroaction des superviseurs de stage auprès de leurs étudiants — ce que souhaitent les résidents —, mais a plutôt l’effet contraire, déplore la FMRQ.

« Loin d’être un succès, cette méthode est un exemple de ce qu’il ne faut pas faire », ajoute le chercheur Christian Boyer en entrevue au Devoir.

Selon lui et ses collègues, le Collège royal des médecins et chirurgiens du Canada, qui supervise la formation des médecins partout au pays, aurait dû implanter sa réforme de façon progressive, par des projets pilotes, et l’adapter en menant des observations scientifiques sur le terrain. Le Collège royal a plutôt lancé sa réforme de façon précipitée.

Confusion des rôles

 

La FMRQ sonne l’alarme depuis cinq ans au sujet des lacunes de cette « révolution pédagogique », mais les autorités médicales restent insensibles, déplorent Christian Boyer et ses collègues.

Après cinq ans de cette réforme, « est-ce que la qualité des soins aux patients s’est améliorée ? Est-ce que les habiletés professionnelles des médecins résidents se sont améliorées ? Est-ce que le taux d’événements indésirables [ou d’erreurs médicales] a diminué ? Nous ne le savons pas parce que ces éléments n’ont pas été mesurés rigoureusement », écrivent les chercheurs.

« Qui a la responsabilité de la pédagogie et de la formation médicale au Québec ? Serait-ce le Collège royal des médecins et chirurgiens du Canada ? Le Collège des médecins du Québec ? […] Les facultés de médecine ? » ajoutent les auteurs de l’étude.

De son côté, la Fédération des médecins résidents du Québec réclame un coup de barre « pour faire ce qui aurait déjà dû être fait depuis plusieurs années déjà : que les responsables du système d’éducation médicale et du système de santé du Québec cessent de s’en remettre uniquement aux groupes pancanadiens en éducation médicale, comme le Collège royal [du Canada], pour décider de ce qui est le mieux pour notre relève médicale, pour notre système de santé et pour la population québécoise ».

Normes canadiennes

 

Le Collège des médecins du Québec (CMQ) explique avoir éliminé ses propres examens de certification pour les étudiants en médecine dans la foulée d’un accord national qui a ouvert la voie à la pratique de la profession partout au Canada.

« Comme la plupart des candidats au Québec [faisaient] les examens du Collège royal (CR) ou du Collège de médecins de famille du Canada (CMFC) en plus de ceux spécifiques au Québec, le CMQ a décidé de ne plus obliger les demandeurs de permis à devoir réussir des examens écrits et oraux du CMQ pour pouvoir obtenir leur certification de notre Collège. L’exemple souvent donné à l’époque était pourquoi un médecin d’Ottawa, s’il voulait pratiquer à Gatineau, devait réussir des examens additionnels pour obtenir la certification du CMQ, tandis que le médecin de Gatineau pouvait exercer à Ottawa, seulement avec les examens du CR ou CMFC », souligne le Collège des médecins.

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