Où sont les profs?

Des enseignants racontent le parcours parfois difficile menant à un poste dans une école.
Photo: Cécile Gariépy Des enseignants racontent le parcours parfois difficile menant à un poste dans une école.

En pleine pénurie d’enseignants, l’accès à la profession reste semé d’embûches pour les aspirants professeurs. Difficultés à faire reconnaître les diplômes étrangers, obstacles bureaucratiques pour les étudiants en éducation, suppléants condamnés à des tâches complexes et à temps partiel : des candidats à cette profession essentielle racontent leur parcours du combattant en vue de se retrouver dans une classe.

Bardé de diplômes, qualifié pour enseigner au Québec, à l’aise en trois langues, dont le français, Alexander B. Montoya cherche désespérément un poste de professeur. Ce Colombien d’origine a répondu à des dizaines d’offres d’emploi dans des écoles au fil des ans, mais il a dû se contenter de changer des couches dans un CHSLD durant la première vague de la pandémie, puis de travailler dans une clinique de vaccination et de dépistage de la COVID-19, plutôt que de vivre de sa passion : l’enseignement des mathématiques au secondaire.

« Je savais que ce serait difficile en arrivant au Québec, qu’il faudrait faire des efforts pour avoir un emploi en éducation. Mais je ne m’attendais pas à voir autant d’obstacles », raconte M. Montoya, qu’on a rencontré chez lui à Longueuil.

« Je suis déçu, découragé. Je me sens trahi. Je ne sais plus quoi faire pour accéder à un poste d’enseignant », ajoute-t-il dans un très bon français où perce un accent espagnol.

Ce citoyen canadien de 48 ans a enseigné pendant 10 ans dans son pays d’origine avant d’arriver au Québec, en 2012. Depuis, il a tout fait pour réaliser son projet de retourner devant une classe. Il a réussi son test de français ouvrant la voie à l’enseignement. Le ministère de l’Éducation du Québec a reconnu son diplôme de mathématiques. Il a un permis provisoire pour enseigner ici.

Plus encore, Alexander B. Montoya a obtenu au Québec une maîtrise en mathématiques, un certificat en français, un certificat en anglais et 18 crédits universitaires en programmation.

 

Il étale les documents sur la table de la cuisine. Tout est là. Les qualifications. L’expérience. Sans oublier la motivation, l’énergie, la volonté à toute épreuve de travailler.

De petits boulots

 

Mais à part des tâches temporaires de suppléant dans un cégep et dans une école privée, de surveillant d’examens, d’aide-enseignant et de correcteur d’épreuves à l’université, ce passionné de mathématiques a dû se résigner à de petits boulots.

Pas si petits, les boulots, en fait. Alexander B. Montoya a répondu à l’appel du premier ministre Legault quand la pandémie a dévasté les résidences pour personnes âgées, en mars 2020. Il s’est inscrit sur la plateforme Je contribue. En tant qu’aide de service dans un CHSLD, il a changé des couches, a nourri les patients à la petite cuillère, les a accompagnés aux toilettes, a surveillé leur état général…

« J’ai vu des résidents mourir. Mes collègues tombaient malades de la COVID les uns après les autres. Mais je n’ai jamais eu peur. Je n’avais pas le temps de m’inquiéter. J’aime travailler, je suis en forme, je voulais faire autre chose que de rester à la maison », raconte-t-il.

Il s’est fait offrir la formation payante pour devenir préposé aux bénéficiaires. Il a décliné l’offre. « Ce n’est pas ce que je veux faire dans la vie. »

L’année suivante, il a accepté un mandat dans une clinique mobile de dépistage et de vaccination contre la COVID-19. Il a tout fait, sauf tenir l’aiguille ou rentrer l’écouvillon dans le nez des patients.

Alexander B. Montoya souhaite enseigner en français. C’est son premier choix. Il a envoyé des CV jusqu’à Victoriaville, à 150 kilomètres de chez lui. Sans succès. Malgré ses diplômes, malgré son français impeccable, les gestionnaires scolaires ont toujours des questions sur ses capacités à communiquer, sur sa formation en mathématiques, sur sa gestion de classe…

Il envisage de se tourner vers le réseau anglais, où les profs sont aussi recherchés. « Je suis un passionné de mathématiques, qu’est-ce que tu veux que je fasse ? J’ai tout ce qu’il faut pour enseigner, je le sais. »

Il n’exclut pas non plus de changer de carrière. Il faut bien gagner sa vie.

Prof au Liban, étudiante au Québec

 

Sarah (nom fictif, car elle n’est pas autorisée à parler aux médias) vit les mêmes difficultés à faire reconnaître son expérience et son diplôme. Elle a enseigné 10 ans au Liban et six mois en France après avoir obtenu une licence d’enseignement avec majeure en psychologie. Arrivée au Québec en septembre 2020, dans la foulée de la terrible explosion au port de Beyrouth, la femme de 38 ans a appris qu’elle ne se qualifiait pas pour avoir son brevet d’enseignement.

Mince consolation : Sarah fait de la suppléance pour une deuxième année dans une école privée de Montréal. Et sa formation universitaire est reconnue comme un baccalauréat ouvrant la voie à une maîtrise qualifiante qui lui permettra d’obtenir son brevet. En plus d’enseigner à temps complet, elle suivra des cours à distance, entre 10 heures et 12 heures par semaine, pour les cinq prochaines années. Elle se passerait bien de ce fardeau supplémentaire.

« Compte tenu de mon diplôme et de mon expérience, je peine à comprendre pourquoi on m’oblige à refaire les études que j’ai déjà faites. C’est vraiment étrange, surtout à la lumière de la pénurie d’enseignants », dit-elle.

Comble de l’ironie, Sarah devra faire deux stages en enseignement de trois mois chacun durant sa maîtrise. Même si elle enseigne depuis 13 ans, dont une deuxième année au Québec.

Il est vrai qu’elle a vécu un choc culturel en se retrouvant devant une classe de niveau primaire à Montréal, l’automne dernier. « J’ai dû apprendre, comment dire… à faire mon travail de façon différente. Au Liban et en France, la relation maître-élèves est assez rigide. Au Québec, c’est très différent. »

Le choc culturel est passé. Mais pas celui d’avoir à retourner à l’université pour continuer de faire son métier, en espérant obtenir un jour une permanence et de meilleures conditions de travail. Si elle n’abandonne pas la profession d’ici là.

Une machine impitoyable

 

« Les personnes qui ont des qualifications reconnues ailleurs doivent être très motivées pour légaliser leur situation au Québec. Elles se heurtent à un système bureaucratique pénible et rigide, qui les incite à abandonner, faute de moyens, car elles doivent gagner leur vie », dit Isabelle Samoisette, enseignante dans une école privée de Montréal.

Cette professeure de 52 ans, qui travaillait dans l’organisation d’événements, a réorienté sa carrière il y a une quinzaine d’années pour se lancer en enseignement. On lui a recommandé d’aller à l’Université d’Ottawa, qui était le seul établissement à l’époque à offrir une formation en éducation aux aspirants professeurs issus d’une autre profession (l’équivalent de la maîtrise qualifiante actuelle au Québec).

Pendant trois ans, Isabelle Samoisette a suivi des cours du soir à Ottawa, parfois à distance, tout en enseignant à temps plein à Laval et en élevant son fils d’âge primaire. « Un horaire de fou. » Le ministère de l’Éducation a aussi exigé qu’elle passe le test de certification en français écrit pour l’enseignement (TECFEE) et qu’elle obtienne une « reconnaissance de diplôme », étant donné qu’elle avait étudié en Ontario. Elle vivait pourtant au Québec.

Elle souhaite maintenant faire une maîtrise qualifiante en orthopédagogie, pour mieux aider les élèves en difficulté, mais le processus de sélection s’annonce ardu. Une université lui répond qu’elle doit suivre sept cours avant d’être admise à la maîtrise — sans doute à cause de son diplôme « ontarien ». Un autre obstacle pour cette prof quasi « étrangère » qui a pratiquement toujours vécu au Québec.

De jeunes profs ballottés

 

Des obstacles, les étudiants en sciences de l’éducation en affrontent sans cesse, explique Romain Goffoz. Il était entraîneur personnel quand il a commencé à faire de la suppléance en éducation physique au secondaire, il y a huit ans. Pour devenir légalement qualifié et améliorer ses conditions de travail, il a entrepris un baccalauréat en enseignement à l’âge de 36 ans.

Trois ans plus tard, il constate que les étudiants en éducation se font décourager de venir prêter main-forte dans les écoles pendant leurs études. Ils doivent généralement se contenter de faire de la suppléance occasionnelle en étant ballottés d’une école à l’autre, d’une journée à l’autre, au gré des besoins ponctuels du réseau.

Romain Goffoz est pourtant disponible pour enseigner deux jours par semaine (les jeudis et vendredis) jusqu’à la fin de l’année 2022. Il ne peut toutefois pas postuler pour cette tâche de deux jours au Centre de services scolaire de Montréal, qui exige une disponibilité pour toute l’année scolaire. Le but est d’éviter que les enfants changent de suppléant en cours d’année. Mais il ignore son horaire de l’hiver prochain à l’université.

Le réseau scolaire se prive ainsi de suppléants de qualité, estime Romain Goffoz. « Les étudiants de quatrième année au bac comme moi sont très bien formés. On est capables de gérer un groupe, on est formés pour aider les élèves difficiles ou différents. C’est motivant d’aider les enfants en difficulté. »

Les règles d’affectation des écoles publiques, encadrées par une bureaucratie et des règles syndicales complexes, mettent à l’épreuve la détermination des jeunes profs : ceux-ci peuvent se faire tasser à tout moment par un collègue ayant plus d’ancienneté et se retrouver dans une autre classe (souvent les plus difficiles), une autre école ou même plusieurs écoles (pour des tâches à temps partiel) loin de leur lieu de résidence.

Romain Goffoz adore l’école publique, mais il comprend les jeunes professeurs qui décident de travailler dans une école privée. « Il y a davantage de stabilité au privé. Les règles sont plus simples. »

Un rêve inaccessible

 

Stabilité ? C’est un rêve inaccessible pour Véronique (nom fictif, car elle n’est pas autorisée à parler aux médias). Cette mère de famille de 46 ans a interrompu ses études en sciences de l’éducation pour s’occuper de ses enfants. Elle a accumulé 32 crédits sur 120. Même sans brevet, elle fait de la suppléance depuis une dizaine d’années dans le réseau public.

La pénurie de professeurs est si criante que Véronique a la chance de travailler dans la même école depuis plusieurs années. Mais lors de chaque rentrée scolaire, elle apprend à la dernière minute quel groupe sera le sien. Ou quels groupes : cette année, elle enseigne chaque jour dans une classe différente !

Je suis formée. Mais je reste une suppléante non légalement qualifiée. Je n’ai aucune reconnaissance, aucune stabilité. Je n’ai pas accès à la liste de priorité de mon centre de services. C’est dur pour le moral.

 

Véronique a pourtant réussi un certificat en accompagnement scolaire créé pour mieux préparer les milliers de profs non légalement qualifiés. Ce programme de 30 crédits n’ouvre pas la voie à un brevet d’enseignement. « Je ne regrette pas de l’avoir fait, ça me donne confiance devant ma classe. Je suis formée. Mais je reste une suppléante non légalement qualifiée. Je n’ai aucune reconnaissance, aucune stabilité. Je n’ai pas accès à la liste de priorité de mon centre de services. C’est dur pour le moral. »

Le réseau scolaire a pourtant besoin de Véronique. Mais elle se demande si elle pourra continuer.



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