Quand le jupon dépasse (un peu trop)

André Lavoie
Collaboration spéciale
La rédaction et l’instauration d’un code vestimentaire n’ont rien d’une procédure banale.
Photo: iStock La rédaction et l’instauration d’un code vestimentaire n’ont rien d’une procédure banale.

Ce texte fait partie du cahier spécial La rentrée de tous les défis

« Lorsque l’on aborde la question du code vestimentaire, nous plongeons au coeur des valeurs et des croyances », affirme Luc Paquet, directeur de l’école secondaire du Mont-Sainte-Anne, près de Québec.

En effet, loin d’être une formalité, le sujet de l’habillement dans les institutions scolaires, particulièrement au secondaire, soulève plusieurs débats passionnés, voire acrimonieux. Entre l’esprit de clan et une soif de singularité, l’envie de suivre la mode ou celle de provoquer, ce que portent les élèves — ou pas ! — peut devenir source de tensions. D’où l’importance d’établir des balises claires, de tenir compte du milieu environnant et des courants sociaux, par exemple le phénomène de l’hypersexualisation des filles.

Au cours des dernières années, la bretelle spaghetti, le « chandail bedaine », la jupe ou encore le soutien-gorge furent l’objet de polémiques dans plusieurs écoles : trop de peau visible, trop court, pas assez discret, etc. Ce fut la bougie d’allumage d’une nécessaire prise de conscience.

La première étant que « les codes sont souvent en place pour restreindre l’expression vestimentaire des filles », selon Rose Moisan-Paquet, dont le mémoire de maîtrise en sociologie à l’Université Laval lui a permis de recueillir leurs réflexions et leurs expériences dans différentes écoles secondaires publiques du Québec. Elle ne croit pas à ce discours égalitaire voulant qu’un code s’applique autant aux garçons qu’aux filles. « Lorsque l’on regarde l’historique de ces codes, on voit qu’ils considéraient la “sexualité débordante” des filles comme un problème. Et ce sont elles qui doivent négocier au quotidien avec ces directives. »

Ronald Jean-Pierre, directeur de l’école secondaire Robert-Gravel, institution spécialisée en arts de la scène et l’une des seules du Centre de services scolaire de Montréal à ne pas imposer l’uniforme, travaille depuis plus de vingt ans dans le réseau. Des codes vestimentaires, il en a lu… et géré ! « C’est vrai qu’on pouvait souvent remplacer le mot “élève” par “fille” », reconnaît-il. À Robert-Gravel, un énorme travail de concertation fut accompli au cours de la dernière année pour renouveler le code afin qu’il soit simple, précis, non genré et répondant à toutes les objections. « Le fameux “pourquoi ?”, il fallait y répondre. L’interdiction de la casquette ou du capuchon ? Pour des fins d’identification. Pendant toute la rédaction et les consultations, nous étions guidés par des valeurs de respect, de non-violence, de sécurité et d’hygiène. Ça tient en une page, mais ça représente des heures de travail ! »

Sous les pressions de certaines de ses élèves, Luc Paquet a dû lui aussi travailler fort, et surtout écouter, pour remanier un code qui en mécontentait plusieurs, les jeunes filles souhaitant porter ce qu’elles voulaient et suivre les dernières tendances de la mode. L’heure fut à la négociation, et aux compromis, faisant une place au « chandail bedaine » mais pas aux bretelles spaghetti. « Certains de mes collègues évoquaient la question du bon goût, mais je leur disais : je ne vais pas gérer ça ! Ce code non genré va dans le bon sens : moins de punitions, plus de prévention. »

L’uniforme, la panacée ?

La solution la plus simple, ou la moins polarisante, passe-t-elle par l’uniforme ? Même si elle constitue une option raisonnable dans plusieurs établissements, sa présence ne fait disparaître ni les conflits ni les inégalités économiques. « J’ai enseigné dans des écoles où l’uniforme était exigé, se souvient Ronald Jean-Pierre. Il fallait vérifier si les pantalons avaient été altérés – certaines filles les voulaient plus serrés –, si les jeunes portaient des souliers d’intérieur pendant l’hiver, etc. » Bref, l’uniforme traîne avec lui son lot de contraintes derrière son aspect pratique.

Permettrait-il au moins d’aplanir certaines injustices ? « Ça ne fait que les camoufler, selon Rose Moisan-Paquet. Tout un pan de la mode demeure visible, peu importe l’uniforme qu’on propose. Celui-ci coûte des sous, et des jeunes moins fortunés n’ont pas les moyens de se le procurer, ce qui donne encore plus de visibilité à leur condition sociale. » Comme ancien directeur d’écoles primaires où les difficultés financières étaient criantes, Luc Paquet avoue avoir cru un temps que la solution passerait par l’uniforme. Il constate cependant lui aussi que cette solution a un coût auquel certaines familles ne peuvent faire face. Une inégalité, admet-il, tout en relativisant. Selon lui, la vraie inégalité, ce sont les parents qui peuvent passer une heure par soir avec leurs enfants pour leurs devoirs, alors que d’autres ne le peuvent pas. « Là, on voit la différence ! »

Ce contenu spécial a été produit par l’équipe des publications spéciales du Devoir, relevant du marketing. La rédaction du Devoir n’y a pas pris part.

À voir en vidéo