Les limites de l’enseignement à distance

Pascaline David
Collaboration spéciale
L'absence d'interaction lorsque les caméras sont fermées pendant un cours influence la relation entre enseignant et élève, et donc la qualité de l'apprentissage.
Photo: iStock L'absence d'interaction lorsque les caméras sont fermées pendant un cours influence la relation entre enseignant et élève, et donc la qualité de l'apprentissage.

Ce texte fait partie du cahier spécial La rentrée de tous les défis

Les épisodes de confinement durant la pandémie de COVID-19 ont été le moteur d’un important virage technologique incluant l’enseignement à distance (EAD), qui continue de se développer rapidement au Québec. Selon la Fédération nationale des enseignantes et des enseignants du Québec (FNEEQ), cette pratique a pourtant des limites et pourrait même représenter une menace si elle n’est pas examinée et planifiée adéquatement.

« La pandémie a laissé de profondes séquelles dans le milieu de l’éducation et de l’enseignement supérieur, affirme la présidente de la FNEEQ, Caroline Quesnel. Elle a aussi fait poindre certaines menaces à l’horizon, comme l’enseignement à distance. » Un mot fort, qui n’est pas choisi au hasard.

Si l’EAD permet de favoriser une plus grande accessibilité aux cours, la technologie ne doit pas étouffer l’enseignement, selon la présidente de la fédération. Elle illustre son propos avec l’exemple des tableaux blancs interactifs imposés par Jean Charest, en 2011. « Ils n’ont jamais été vraiment utilisés, c’était un immense flop, commente-t-elle. On ne veut pas que ça se reproduise. »

Loin d’être contre l’enseignement à distance, la FNEEQ estime qu’il est nécessaire de se poser les bonnes questions. « Il y a des effets pervers qui donnent une illusion de solution instantanée à des problèmes ponctuels, poursuit Caroline Quesnel. C’est une question de dosage. »

Surcharge de travail

 

Durant la pandémie, les cours en mode virtuel ont été synonymes de surcharge de travail pour les enseignants, qui ont dû réaliser des aménagements importants. « Lors des journées de tempête de neige, les directions sont rapides pour basculer à distance, illustre Caroline Quesnel. C’est une dérive, car préparer un cours à distance ne se fait pas en deux minutes, ça prend de la planification. » Le personnel enseignant doit parfois concilier cette situation avec sa propre vie de famille à la maison.

« Il faut se rappeler à quoi sert l’éducation : mettre en contact des étudiants avec des enseignants dans le meilleur environnement possible pour que soient maximisées la pédagogie et la réussite », rappelle-t-elle. L’absence d’interaction lorsque les caméras sont fermées pendant un cours influence la relation entre enseignant et élève, et donc la qualité de l’apprentissage. La propriété intellectuelle est également une question à prendre en compte, notamment en ce qui concerne les droits d’auteur liés aux capsules et les fichiers circulant activement sur Internet.

Privilégier le présentiel

 

De leur côté, les centres de services scolaires sont bien conscients des enjeux qui sous-tendent l’enseignement à distance. Selon le directeur général du Centre de services scolaire de Laval (CSSL), Yves Michel Volcy, l’enseignement à distance doit être privilégié lorsque le présentiel n’est pas possible. « Dans tous les cas, nous préférons avoir nos élèves à l’école puisque ceci permet non seulement la poursuite des apprentissages scolaires, mais permet aussi le développement personnel, les interactions sociales et la collaboration entre les pairs, d’autres éléments essentiels au développement du plein potentiel de nos élèves », explique-t-il.

Il ajoute que pour certains élèves inscrits à l’éducation des adultes, à la formation professionnelle ou en formation continue, les apprentissages à distance peuvent devenir une solution pour concilier les études et la vie personnelle.

« Bien que certaines situations exceptionnelles puissent nécessiter des adaptations sur les stratégies d’enseignement, nous sommes d’avis que les interactions, les partages et les échanges entre les élèves et les membres du personnel de nos écoles contribuent grandement à la réussite des petits et des grands, indique le bureau des communications du Centre de services scolaire Marguerite-Bourgeoys (CSSMB). Le présentiel favorise du même coup un fort sentiment d’appartenance au sein de la communauté-école. »

Politique et démographie

 

Pour la présidente du FNEEQ, Caroline Quesnel, l’appétence des établissements scolaires pour l’EAD et les technologies est alimentée par un contexte politique. « Le premier ministre François Legault a un fort penchant technophile », souligne-t-elle. Dans le dernier budget de mars 2022, des investissements majeurs sont prévus pour la transformation numérique en éducation, dont 158 millions de dollars au primaire et au secondaire, 132 millions en enseignement supérieur et 12 millions pour déployer Campus numérique, une plateforme réunissant l’offre de formation à distance de l’enseignement supérieur.

Ces investissements se combinent à un autre élément, le manque d’espace dans les cégeps lié au contexte démographique. Un accroissement de plus de 20 % de la population étudiante est anticipé d’ici 2029, selon les prévisions du ministère de l’Enseignement supérieur. Or, d’après le Plan québécois des infrastructures, 24 des 48 collèges publics présentent un « déficit d’espace théorique », c’est-à-dire qu’ils ne correspondent plus aux normes ministérielles. « On demande alors aux établissements de trouver des solutions immobilières ou non, comme l’EAD, précise Caroline Quesnel. Tout cela pointe vers la croissance de ce type d’enseignement. »

L’EAD fera indéniablement partie des enjeux des négociations du secteur public dans la prochaine année. La FNEEQ souhaite que soient davantage consultés les enseignants afin d’avoir une perspective collective de ce qu’elle estime être une transformation massive de l’enseignement.

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