Réforme scolaire au primaire - L'école de l'an trois

L'année scolaire 2001-2002 n'aura pas été de tout repos: grèves des enseignants, boycott des activités de formation liées à la réforme scolaire, entente sur l'équité salariale obtenue à l'arrachée la dernière journée de classesÉ Malgré tout ce remue-ménage, les écoles primaires sont-elles prêtes à entamer cette troisième année d'implantation de la réforme? Retour sur une année scolaire mouvementée.

Au ministère de l'Éducation, dans les commissions scolaires et les écoles primaires, on s'affaire à tout mettre en oeuvre pour que cette nouvelle année démarre en douce. Il faut dire que la deuxième année d'implantation de la réforme au 2e cycle, soit en 3e et en 4e année, a laissé un goût amer aux enseignants et aux parents.

En effet, qui n'a pas entendu parler des fameuses grèves des enseignants qui ont privé, à divers degrés, des milliers d'élèves du primaire de devoirs et d'activités parascolaires et éducatives? Sans compter le boycott des activités liées au développement de la réforme par les 7300 membres de l'Alliance des professeurs de Montréal. Résultat: seulement 30 % des enseignants de 5e et 6e du primaire ont reçu la formation adéquate pour s'engager à leur tour dans la réforme. Afin de compenser ce retard, le ministre de l'Éducation, Sylvain Simard, a annoncé, en juin dernier, que la mise en oeuvre du Programme de formation de l'école québécoise au 3e cycle se ferait de façon «graduelle et modulée». Ainsi, les deux premières étapes de l'année 2002-2003 pourront, au besoin, être consacrées à de la formation, à l'appropriation et à l'expérimentation.

L'accent mis sur la formation

«Dès la rentrée, précise Margaret Rioux-Dolan, directrice générale de la formation des jeunes au MEQ, toutes les activités de formation prévues par les commissions scolaires seront réactivées. L'application du nouveau programme au 3e cycle va se faire selon la réalité des milieux scolaires.» Les enseignants qui se sentent prêts à appliquer la réforme dès la rentrée pourront le faire, tandis que les autres auront la possibilité de rattraper le temps perdu de septembre à janvier. «On donne les années 2002 et 2003 pour la mise en application, avec un accent majeur sur la formation», insiste Mme Rioux-Dolan.

À la commission scolaire de Montréal (CSDM), on prétend que le boycott n'a pas empêché la tenue de tous les perfectionnements offerts. Seuls les participants ont été moins nombreux. «Le maintien des formations a permis de démontrer aux écoles la volonté ferme de la commission scolaire de soutenir le rythme et d'offrir à son personnel les perfectionnements dont il a besoin», affirme Claude Daviau, coordonnateur pédagogique à la CSDM.

Un avis que partage son homologue à la commission scolaire de la Pointe-de-l'Île (CSPI), Danièle Mallette. Elle ajoute, au risque de s'attirer les foudres du syndicat, que plusieurs enseignants n'ont pas suivi le mot d'ordre à la lettre. «Le boycott a eu pour effet de créer de la confusion, un mal-être auprès des enseignants, dit-elle. De son côté, la CSPI a continué à donner des formations, avec un mois d'interruption.»

«Les activités portant l'étiquette "réforme" ont été un peu moins fréquentées par les enseignants», admet la directrice générale de la formation des jeunes au MEQ, qui suppose toutefois que beaucoup de formations sur différentes approches pédagogiques avaient été suivies plus tôt, les enseignants étant appelés à se questionner continuellement sur leur pratique.

Prêts, les enseignants ?

D'un milieu à l'autre, la situation varie. Car en novembre 2001, l'Alliance des professeurs de Montréal avait décrété un boycott pour forcer la main du gouvernement québécois. Le litige portait sur le dossier de l'équité salariale. Le syndicat souhaitait voir ses membres être rémunérés pour une semaine de 40 heures et non de 35, réclamant également que le sommet de leur échelle salariale grimpe à 62 047 $ par année. Après un an de moyens de pression, le gouvernement a finalement reconnu les 40 heures de travail effectuées par les enseignants et leur a promis un redressement salarial moyen de 5,9 %, tout en exigeant une présence obligatoire additionnelle à l'école de 5 heures, à compter de 2003-2004.

Cette question ayant été réglée le dernier jour des classes, soit le 13 juin, les directions d'écoles ont reçu l'indication de lever tous les boycotts sans plus d'explication. L'entente devrait être signée formellement à la rentrée. Les enseignants du troisième cycle doivent dorénavant mettre les bouchées doubles. Sont-ils prêts à relever le défi malgré le peu de perfectionnement reçu? «Il y a toujours à apprendre, répond sagement Linda Trépanier, directrice de l'école Chénier, de la CSPI. Tous les changements arrivent en même temps. Il faut embarquer, et vite.» Pour Simone Gress Azzam, directrice de l'école St-François-de-Laval de la CSDM, il faut contrer l'impression que la réforme doit se faire très rapidement. «L'ampleur du changement va se faire sur plusieurs années», dit-elle, en observant que c'est l'une des rares fois où les enseignants acceptent d'emblée d'intégrer la nouveauté.

Un mouvement bien enclenché

En fait, la réforme ne date pas d'hier. Sur un plan strictement administratif, et selon le calendrier prévu, l'implantation des nouveaux programmes a débuté en 2000-2001 au 1er cycle du primaire et doit se poursuivre graduellement, cycle par cycle, du primaire au secondaire, jusqu'en 2006. Mais dans la pratique, beaucoup d'enseignants étaient déjà dans un mouvement de réforme à travers de nouvelles approches, indique Danièle Mallette. «Les enfants nous poussent au changement. Ils arrivent avec un bagage et des connaissances que ceux de la génération précédente n'avaient pas. Par la force des choses, les professeurs ont dû s'arrimer à cette nouvelle réalité et ajuster leur façon d'animer la classe.»

Le mouvement est donc bien enclenché, tant au premier qu'au deuxième cycle. Les élèves du primaire travaillent depuis deux ans par projets et ateliers et apprennent au rythme des nouvelles approches pédagogiques: développement des compétences, activités de résolution de problèmes, travail d'équipes. Le tout dans le but de favoriser leur réussite, d'éviter le redoublement et de contrer le décrochage scolaire. Comme l'indique un document du ministère, les principes de la réforme, bien qu'ils ne soient pas entièrement nouveaux, constituent «la meilleure façon de préparer nos enfants à faire face aux défis qui les attendent».

Peut-on d'ores et déjà en évaluer les résultats? Au ministère, comme dans les commissions scolaires et les écoles, on juge qu'il est encore trop tôt pour le faire. On préfère parler de changement de mentalité devant amener les enseignants à travailler ensemble afin d'évaluer les élèves et trouver des moyens de remédier à leurs difficultés. La réforme apparaît également comme un grand bol d'air frais qui vient humaniser l'enseignement et le rapprocher des préoccupations des jeunes.

Les outils de la réforme

L'appropriation de la réforme se fait de façon bien inégale, selon chaque établissement. Les instruments fournis par les commissions scolaires ou le ministère arrivent d'ailleurs au compte-goutte, année après année. Le bulletin est probablement l'outil qui a soulevé le plus de controverse. Pour le moment, aucun modèle de bulletin n'a été imposé aux écoles par le MEQ, chaque direction d'établissement ayant l'entière responsabilité d'adopter le bulletin qui lui convient. «La politique d'évaluation des apprentissages pour le primaire et le secondaire sera publiée en juin 2003, précise-t-on au ministère. Elle a déjà fait l'objet d'une vaste consultation auprès du réseau scolaire.» En juin 2001, le ministre de l'Éducation de l'époque, François Legault, avait annoncé que tous les élèves du primaire du Québec devraient passer, à la fin du primaire, des examens nationaux obligatoires portant sur les matières de base, en réponse aux questions soulevées lors de la consultation sur le Projet de politique d'évaluation des apprentissages effectuée un peu plus tôt.

Les échelles des niveaux de compétence, disponibles sur le site du MEQ et envoyées dans les écoles à la fin mai seulement, viennent s'ajouter à la liste. Ce nouvel outil vise à décrire la progression des élèves et à permettre de situer le niveau de développement des compétences. Son utilisation requiert toutefois un certain support professionnel qui sera apporté aux enseignants début novembre, ce qui n'a pas l'air d'embarrasser les commissions scolaires.

«Au moment où la CSDM a décidé d'offrir à ses écoles le bulletin expérimental en lien avec la réforme, on savait très bien que la politique d'évaluation du ministère n'était pas sortie, ni les échelles de compétences. Les professeurs s'approprient les différents contenus de la réforme au fur et à mesure», soutient Claude Daviau. Une adaptation qu'il considère tout à fait saine, les outils étant sujets à être mieux utilisés, compris et adaptés à l'usage.

Quant au matériel pédagogique, le choix en revient aux établissements. Les maisons d'éditions profitent de l'occasion pour produire de nouveaux documents qu'elles soumettent à chaque rentrée aux professeurs dans l'espoir de retenir leur attention. «Même si l'esprit de la réforme n'exige pas l'utilisation de nouveau matériel, indique Linda Trépanier, celui-ci aide les enseignants à entrer dans le changement.» C'est à compter de cette année seulement que le gouvernement débloquera des fonds pour l'achat de nouveaux manuels scolaires. Comme quoi, le MEQ doit lui aussi ajuster ses cordes pour vivre à l'heure de la réforme.