Dénatalité et exode des jeunes - Le réseau collégial mis en péril par les fluctuations démographiques

Il y a 35 ans au Québec naissaient les cégeps, fruit d'un audacieux pari qui faisait de l'accessibilité à une éducation de qualité sa pierre angulaire, un choix que les États généraux de l'éducation ont réaffirmé avec force, en 1996. Mais l'effet conjugué de la dénatalité et de l'exode des jeunes vers les grands centres urbains mine peu à peu cet idéal, creusant entre les régions des écarts que le rapport déposé par le ministère de l'Éducation en avril dernier peine à combler. Portrait d'une institution en pleine mutation.

D'ici 2010, au moins sept régions du Québec auront vu leurs effectifs scolaires au niveau collégial amputés d'une proportion allant du cinquième au tiers, selon une étude conjointe de la Fédération des cégeps et du ministère de l'Éducation qui a donné lieu, au printemps dernier, à la rédaction d'un rapport intitulé Baisse de l'effectif scolaire dans le réseau collégial public. La ratification de ce rapport en avril par le ministre d'État à l'Éducation et à l'Emploi, Sylvain Simard, et la somme de 15 millions qu'il a consacrée pour mener à bien son application sont certes venues poser un baume sur les plaies du réseau québécois. Mais le collégial n'en demeure pas moins une institution fragile dont les bases mêmes sont menacées.

Pour le président-directeur général de la Fédération des cégeps, Gaëtan Boucher, qui a aussi cosigné le rapport avec la sous-ministre adjointe à l'enseignement supérieur et au ministère de l'Éducation, Marie-France Germain, la situation commande avant tout le maintien d'«une offre minimale de services» dans les régions par le biais de «solutions durables, récurrentes et universelles telles que proposées par le comité».

Mais, si tous les intervenants du milieu collégial se sont entendus pour convenir de l'importance de ce diktat et saluer du coup la justesse du rapport, plusieurs y ont également déploré un manque de vision à long terme qui, selon eux, ne pourra que tôt au tard forcer le gouvernement à refaire ses devoirs. «Le rapport prenait bien en compte la problématique soulevée, croit Daniel Lauzon, président de la Fédération autonome du collégial, mais il faut absolument que cette problématique soit envisagée dans une perspective à long terme et c'est cette vision qui manque au rapport.»

La nécessité de l'accessibilité

L'enjeu est en effet de taille: en ne préservant pas à long terme une accessibilité à l'enseignement à la grandeur de la province, c'est non seulement un idéal québécois qui est mis en péril, mais aussi le destin même des régions qui les abritent. Tous les intervenants se sont d'ailleurs entendus pour dire que les cégeps étaient bel et bien une composante essentielle à la vie éducative, culturelle, sociale et économique des régions et que, par conséquent, leur maintien ne pouvait qu'aller de soi.

Mais voilà, ont objecté plusieurs intervenants du milieu, il ne suffit pas de brancher les cégeps sous respirateur pour maintenir le réseau en vie, il faut aussi lui insuffler de nouvelles énergies sous peine de miner irrémédiablement sa vitalité. Une spirale dangereuse qui a déjà commencé à gruger le système québécois. «Depuis quelques années, on voit les collèges des régions devenir des collèges de deuxième ordre. On y offre toujours les programmes de base, mais de moins en moins de programmes diversifiés de pointe», dénonce Daniel Lauzon.

En incitant les collèges par des avantages financiers à se concentrer sur les secteurs où ils ont le plus de chance d'attirer des étudiants, le gouvernement prône un bon sens que plusieurs jugent dangereux. En ne voulant former des jeunes en région que pour répondre au marché de l'emploi, le gouvernement fait en effet fausse route, croit la présidente de la CSQ, Monique Richard. «La seule façon de sauver les régions est un investissement dans l'éducation, et ce, grâce à une offre de formation variée, pour éviter qu'une région ne soit dépendante d'un seul type d'industrie.» Une mise en garde que reprend à son compte la Fédération autonome du collégial: «Le danger, c'est lorsqu'on commence à éplucher l'offre de programmes en régions, explique M. Lauzon. Quand on ferme un, deux ou trois programmes sur un total d'une douzaine, on donne un signal à la région comme quoi le collège est en difficulté et donc que le développement de la région bat de l'aile.»

Le pari des nouveaux créneaux

La création et la diversification des programmes est justement l'un des points que devront revoir les intervenants du milieu collégial, faute de l'avoir étudié à fond dans le rapport soumis au printemps au ministre Simard. Parmi les options envisagées, la création de créneaux exclusifs à certains cégeps, comme le populaire programme d'Arts et technologie des médias offert par le cégep de Jonquière, semble plaire à beaucoup d'organisations. «Il faut réussir à amener des jeunes des grands centres vers les cégeps régionaux, croit Alain Dion, porte-parole de la Coalition des cégeps en région. Le ministère a posé des gestes importants, mais il faut des solutions durables à long terme comme de développer des créneaux exclusifs aux cégeps régionaux.»

Une solution qui pourrait tout aussi bien mener à la formation de deux ou trois points de service pour une discipline contingentée donnée. Un projet qui introduit une autre option jugée fort intéressante par la coalition des cégeps en région et la Fédération autonome du collégial, soit celle de la mise en place d'un processus de référence qui tient compte du premier choix de l'élève. «Il faut pouvoir contacter les étudiants et les référer à d'autres points de service lorsqu'il en existe d'autres, explique Daniel Lauzon. On espère d'ailleurs vendre l'idée de deux ou trois points de service d'une discipline contingentée en régions dès l'automne prochain.»

Mais pour Gaëtan Boucher, une telle initiative doit avant tout faire l'objet d'une étude plus approfondie. «Avant de développer des pôles d'excellence où que ce soit au Québec, encore faut-il s'assurer qu'on puisse maintenir le service», objecte-t-il. D'autant plus que, pour lui, la question des créneaux d'exclusivité a peu à voir avec la dynamique de la baisse d'effectifs scolaires en régions et s'inscrit davantage dans une «perspective de développement de l'enseignement collégial». Quant au processus de référence réclamé, M. Boucher le juge «bien marginal et peu porteur».

Une position que défend aussi le directeur général du financement et de l'équipement à l'enseignement supérieur, Pierre Malouin, qui a eu la charge de suivre l'évolution du dossier pour le compte du ministère. «Dans le rapport, nous n'avons conservé que les options qui faisaient l'objet d'un consensus fort, rappelle-t-il. En matière de créneaux exclusifs ou d'un mécanisme de référence à l'inscription, un débat restait à faire puisque c'est une dynamique qui devra aussi se jouer avec Emploi Québec et avec les intervenants socio-économiques des régions.»

Occuper le territoire

Autre point chaud à débattre, la question des centres collégiaux de transfert de technologie (CCTT) — dont la vitalité a constitué l'un des points centraux du rapport remis par le comité mixte — demeure vive. En effet, si le gouvernement a enfin levé le moratoire qui régissait la création de nouveaux centres et accordé un financement supplémentaire au développement des 23 CCTT existants, il n'a toujours pas fait l'annonce de nouveaux centres comme l'a maintes fois réclamé la Fédération autonome du collégial. «On ne sait pas quand sera annoncée la création de nouveaux CCTT, ni combien seront mis sur pied, ni même où, mais une chose est certaine, le ministre en fera l'annonce d'ici quelques semaines», a toutefois révélé Pierre Malouin.

Ce dernier en a profité pour rappeler que le gouvernement s'engageait dans cette aventure dans une perspective d'occupation du territoire qui devait être prise dans son sens le plus large. «Il faudra trouver des convergences qui fassent en sorte de favoriser le développement non pas seulement des établissements collégiaux, mais de toute une région donnée», a-t-il rappelé.

Une entreprise que suivra de très près le président de la Fédération autonome du collégial qui n'hésiterait pas à demander des comptes au gouvernement si celui-ci tardait à aller de l'avant dans ce dossier, tout comme dans celui du développement de l'offre de programmes qu'elle réclame depuis déjà un bon moment. «On a exigé du ministère une politique nationale de développement de l'offre de programmes qui permettrait d'occuper pleinement le territoire, rappelle Daniel Lauzon. Cela doit se faire en consultant la population de ces régions. À l'automne, on va aussi exiger du ministère des confirmations à ce sujet.»