Mission réhabilitation pour les écoles de quartier

Photo: Jacques Nadeau Le Devoir À l’école Marguerite-De Lajemmerais, le nombre d’inscriptions pour l’automne prochain est 20% plus élevé qu’il y a quatre ans. Sept groupes de plein air ont vu le jour cette année, et une dizaine (regroupant près de 300 élèves) sont prévus pour 2022-2023.

L’école publique Marguerite-De Lajemmerais, dans l’est de Montréal, perdait chaque année des dizaines d’élèves. À tel point qu’en 2018, près de la moitié des locaux étaient vides. Cette école secondaire a pris les grands moyens pour regagner le cœur des élèves et de leurs parents. L’établissement, qui était un des derniers de l’île à n’accepter que les filles, est devenu mixte. Et un programme de plein air a été mis en place.

L’effet a été immédiat : les élèves sont revenus vers cette école de quartier autrefois délaissée. Le nombre d’inscriptions pour l’automne prochain est 20 % plus élevé qu’il y a quatre ans. Sept groupes de plein air ont vu le jour cette année, et une dizaine (regroupant près de 300 élèves) sont prévus pour l’année scolaire 2022-2023.

Les jeunes, qui grandissent dans un secteur urbain près du Parc olympique, sont enchantés d’aller jouer dehors. Ils ont fait de la randonnée en montagne dans les Laurentides, du ski alpin dans les Cantons-de-l’Est, de la raquette au parc Maisonneuve. Ils racontent avec des yeux qui brillent leur joie de « marcher dans la bouette » et de côtoyer des lapins, des moutons, des chevreuils…

C’est vraiment le fun. On vit toutes sortes d’aventures

« C’est vraiment le fun. On vit toutes sortes d’aventures », raconte Juliette Bolduc. L’enseignant Christian Provost, responsable du programme de plein air, devait prendre sa retraite en 2023. Il a décidé de rester. « C’est tellement motivant que je ne veux pas arrêter », dit-il, rencontré sous la pluie avec un groupe d’élèves.

Un chantier ambitieux

 

Cette école secondaire de Montréal n’est pas la seule à s’être dotée de nouveaux programmes attrayants pour les jeunes. Dans l’espoir de freiner l’exode vers les écoles privées et vers les écoles publiques à projet particulier, le Centre de services scolaire de Montréal (CSSDM) a lancé un vaste chantier visant à revaloriser ses écoles dites « ordinaires ».

Le but est que tous les élèves aient accès à des programmes particuliers, par exemple en arts, en sports ou en sciences, dans leur école de quartier. Ces options doivent être offertes à tous les jeunes, peu importe leurs résultats scolaires ou les revenus de leurs parents. D’autres centres de services, dont celui des Chênes, à Drummondville, se lancent aussi dans cette voie.

« L’idée générale, c’est que, peu importe où tu es sur le territoire, tu auras une belle offre de services dans ton quartier », résume Benoit Thomas, responsable des 32 écoles secondaires au CSSDM — le plus grand centre de services, qui regroupe 10 % des élèves du Québec.

« On veut que tout le monde soit dans une option, ajoute-t-il. Tranquillement, le terme “régulier” va disparaître. C’est un gros changement. On veut que ce soit porté par l’équipe-école, avec l’aide de notre centre administratif, pour que ça réponde aux besoins formulés par les familles. »

Depuis une vingtaine d’années, ces projets spéciaux sont généralement réservés aux enfants ayant les meilleures notes ou issus des familles les plus favorisées, ce qui crée de grandes inégalités, a souligné en 2016 le Conseil supérieur de l’éducation : les élèves les plus forts se retrouvent dans ces programmes élitistes, de sorte que les jeunes défavorisés ou ayant des difficultés d’apprentissage sont surreprésentés dans les classes et les écoles « ordinaires ».

Les élèves et le personnel fuient ces écoles dites « régulières », qui traînent une mauvaise réputation. Les parents magasinent les écoles, quitte à envoyer leurs enfants à l’autre bout de la ville. Le CSSDM a calculé que 45 % de ses élèves du secondaire fréquentent une école située hors de leur quartier. Il faut ajouter à cela qu’environ quatre élèves sur dix, à Montréal et à Québec, vont dans une école secondaire privée.

Pour inverser cette tendance, le CSSDM a décidé de bonifier en priorité les programmes de huit écoles secondaires mal aimées. L’école Marguerite-De Lajemmerais, où une concentration de plein air est désormais offerte, fait partie de ces établissements ayant droit à un nouveau souffle (même si l’école offrait déjà de solides programmes en musique, en arts et en sciences).

Des volets en plein air ont aussi été créés à l’école Saint-Henri, dans le Sud-Ouest, et à Louis-Joseph-Papineau (LJP), dans le quartier Saint-Michel. La nouveauté la plus remarquée à LJP, c’est surtout le programme en environnement et agriculture urbaine, assorti d’une serre, dans ce quartier considéré comme un désert alimentaire.

Des programmes en arts et en musique (écoles Jeanne-Mance et Honoré-Mercier), Objectif Monde (Académie Dunton), en cinéma (école Chomedey-De Maisonneuve), en numérique et en robotique (école Pierre-Dupuy), et bien d’autres options font aussi partie de l’offre bonifiée de ces écoles de quartier.

Un coup de barre nécessaire

 

La création de ces nouveaux programmes représente un pas dans la bonne direction, mais l’objectif de départ était beaucoup plus ambitieux, fait valoir l’ancienne commissaire scolaire Violaine Cousineau. Elle faisait partie du comité chargé de réviser l’offre de services des écoles secondaires au CSSDM.

Les « options » en arts ou en sports mises en place dans ces huit écoles consistent généralement en deux ou quatre périodes de 75 minutes par cycle de neuf jours, souligne-t-elle. C’est mieux que rien, mais le système public doit faire mieux, selon elle.

« On est loin des écoles de théâtre comme Robert-Gravel, des écoles de musique comme Joseph-François Perrault ou des écoles de sports comme Édouard-Montpetit, dit Violaine Cousineau. Un projet particulier, c’est plus que d’ajouter une heure à gauche et à droite. »

Violaine Cousineau est convaincue que le ministère de l’Éducation doit lancer un vaste chantier pour bonifier et valoriser les programmes de l’école publique. Ça doit devenir aussi important que de rénover les écoles. Ce plan ambitieux nécessite une « volonté politique ferme », parce que ça coûte cher, de créer de nouveaux programmes : il faut embaucher du personnel, acheter des instruments de musique ou des équipements sportifs et aménager des plateaux de compétition. Et viser autant que possible la gratuité pour ces options.

Tania Genzardi, directrice de l’école Marie-De Lajemmerais, se creuse les méninges pour aller chercher du financement. L’organisme sans but lucratif Sport et loisir de l’île de Montréal a accordé des fonds pour acheter des sacs à dos, des raquettes, des crampons… Il en faudra d’autres pour des vélos, pour payer les billets de ski et le transport vers la montagne. Québec finance aussi des équipements et des activités. Et la Fondation de l’école donne un précieux coup de main financier.

Le professeur Michel Janosz, doyen de la Faculté de l’éducation permanente de l’Université de Montréal, a accompagné le centre de services dans cet « ambitieux changement de cap » en faveur de la mixité scolaire. Il est convaincu que les projets particuliers conçus sur mesure pour les besoins des élèves représentent la voie de l’avenir — et même du présent — en éducation. Quitte à y aller graduellement, comme le fait le CSSDM.

« Les jeunes ont besoin que leurs apprentissages aient du sens. La génération Z arrive à l’université. Le sens de l’effort est tellement important pour eux qu’ils sont prêts à suivre d’autres trajectoires. Ils disent : “Ça ne m’intéresse pas de faire un bac dans lequel les deux premières années n’ont aucun sens. Je vais aller voir ailleurs.” Pour moi, il est inévitable que les écoles s’adaptent à ces notions-là. C’est déjà commencé », explique-t-il.

Michel Janosz cite des programmes qui ont été développés aux États-Unis pour contrer le décrochage. « Dans ces écoles-là, qui sont très efficaces, les étudiants et les professeurs choisissent à l’entrée une sphère, comme les arts, par exemple. Le contenu du programme est le même pour tout le monde, mais tu vas avoir des activités éducatives colorées par tes préférences. »

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