Le prix de l'intégration scolaire

C'est l'histoire de Joël, 10 ans, et de Rafaëlle (nom fictif), 7 ans. Deux enfants issus de familles différentes, mais plongés ces jours-ci malgré eux au coeur d'une crise sans pareille dans le milieu scolaire rimouskois. Le lien qui les unit? La volonté de leurs parents de les voir évoluer dans une classe régulière, en dépit du fait qu'ils soient atteints de trisomie 21.

Rimouski et sa commission scolaire, la CS des Phares, font la manchette des médias locaux ces jours-ci. La semaine dernière, à cause d'un geste symbolique qui a soulevé l'indignation de la population locale, la petite Rafaëlle s'est retrouvée fin seule en classe pendant trois journées, car les parents de ses camarades de première année avaient décidé de garder leurs enfants à la maison. Ils souhaitaient ainsi protester contre le manque de ressources affectées à cette classe où deux enseignantes ont déjà abdiqué depuis le début d'octobre. Leur geste a soulevé les passions, les transformant soudainement en bourreaux intolérants.

«Nous ne sommes pas contre l'intégration, contrairement à ce qu'on a laissé croire», explique Michel Ouellet, le père d'un des enfants qui côtoient Rafaëlle dans sa classe. «Nous sommes pour un enseignement adéquat mais pour tous les enfants de la classe.» Des ressources, il y en avait pour cette petite fille dont les besoins sont différents de ceux de leurs enfants. Mais pour les leurs?

Quelques jours avant cette affaire, l'intégration avait aussi secoué Rimouski et sa commission scolaire à cause d'un jugement du Tribunal des droits de la personne: en condamnant la commission scolaire des Phares à verser quelque 50 000 dollars à titre de dommages aux parents de Joël Potvin, lui aussi trisomique, et en recommandant qu'il évolue en classe régulière au moins à mi-temps, la juge Michèle Rivest venait de sonner la victoire pour les parents du petit garçon, qui luttaient pour que leur fils évolue en milieu régulier depuis quelques années. La commission scolaire a indiqué son intention de porter ce jugement en appel.

Ces deux histoires distinctes forcent le milieu scolaire à une profonde et déchirante réflexion sur la place des enfants handicapés dans une classe ordinaire. L'intégration scolaire, oui, mais à quel prix?

Le choix des parents de retirer leurs enfants de la classe de Rafaëlle a provoqué la colère et suscité un flot de réactions de dénonciation. Tant l'Office des personnes handicapées du Québec que l'Association québécoise pour l'intégration sociale ou le Regroupement pour la trisomie 21 ont sursauté devant cette manière de protester, et ont rappelé les vertus de l'intégration tant pour l'enfant handicapé que pour les enfants qui le côtoient.

Les parents se sont défendus d'avoir agi contre l'enfant, son handicap ou même l'intégration. «La façon de revendiquer nos droits a pu paraître brutale et univoque à plusieurs personnes», ont-ils écrit dans un communiqué diffusé au coeur de la tempête. «Tous doivent demeurer conscients que cette action n'a pas été prise contre l'intégration mais plutôt pour qu'on nous écoute, pour que l'on prenne tout aussi au sérieux les droits de tous les enfants de la classe.»

Mal informés, agrippant au compte-gouttes des bribes d'informations de la bouche de leurs propres enfants, les parents ont cherché à savoir ce qui se passait dans cette classe. «L'intégration, on aurait aussi voulu y être associé», explique Michel Ouellet, porte-parole des parents des 19 autres enfants. Après une rencontre difficile avec la direction de l'école, les parents demandent le retrait de Rafaëlle de la classe, puis son passage à un régime de mi-temps. Sans succès.

«C'est là qu'on a décidé de retirer nos enfants», explique M. Ouellet, ajoutant que les parents se sont inspirés d'une histoire vécue ailleurs au Québec où des parents avaient choisi ce moyen pour faire entendre raison à la commission scolaire dans un autre dossier. «C'était drastique comme choix, mais notre intention était que tous les enfants, y compris [Rafaëlle], aient accès à une classe qui ait du bon sens.»

«Ces parents n'avaient pas d'autre choix, ils en étaient rendus là pour que la commission scolaire les écoute», explique Martine Cliche, présidente du Syndicat de l'enseignement de la région de la Mitis, qui soutient les enseignantes qui défilent dans la classe depuis le début d'octobre.

Rafaëlle a été intégrée à ce moment en classe régulière après que l'école en a fait la recommandation, une décision qui suivait un premier choix de la confier plutôt à une école spéciale. À partir de là, les rebondissements se sont multipliés. Incertaine de pouvoir concilier une tâche régulière et une tâche «adaptée», une première enseignante a baissé les bras après quelques jours de classe et bénéficie depuis d'un congé de maladie. Une remplaçante est venue en renfort pendant quelques jours. Une troisième a vécu la «crise» et a déjà annoncé qu'elle ne reviendrait pas après la période des Fêtes. Une quatrième est prête à prendre la relève en janvier.

Des conditions de travail inacceptables, juge le syndicat, pour qui la tâche de ces femmes est «trop lourde», comme l'explique Mme Cliche. «On ne peut pas mener un programme régulier et un programme adapté en même temps!»

Le directeur de la commission scolaire croit que, dans cette histoire, plusieurs parents ont souffert d'un manque flagrant d'information qui a déclenché une réaction vive. Sur ce terrain, Michel Ouellet abonde. «Les mouvements de personnel ont déclenché l'inquiétude chez les parents», explique Paul Labrecque, directeur de la CS des Phares, qui convient que sa commission scolaire a une tradition d'école spécialisée — ces écoles accueillant des clientèles particulières — et est «en apprentissage» pour ce qui est de la culture de l'intégration.

«Nous ne sommes pas ici devant une question de politique», explique-t-il. «Il est question d'une manifestation concrète liée à une politique, il est question de cas qui sont tous uniques, et qu'on doit analyser en fonction de parents et d'intervenants qui n'ont pas tous les mêmes réactions.»

Dans le cas de Joël Potvin, la CS des Phares a d'ailleurs une façon différente de défendre sa position de le diriger vers une école spéciale. De l'autre côté, elle défend son choix de garder Rafaëlle en classe régulière.

«La commission scolaire envoie des messages dichotomiques en prônant d'un côté la nécessité de l'école spéciale, et de l'autre celle de l'intégration», explique Martine Cliche. «Chaque cas est unique, justement», réplique Paul Labrecque.

Les parents ont rencontré la direction générale la semaine dernière. Celle-ci a promis le droit à des ressources pour l'ensemble des enfants. Les deux parties doivent refaire un bilan de la situation fin janvier. «Espérons qu'en janvier, on sera tous du même côté», formule Michel Ouellet.