La grammaire, cet objet complexe

Jean-Benoît Nadeau
Collaboration spéciale
L’enseignement du français est à la fois nécessaire, très difficile et très discriminant, et c’est pourquoi les didacticiens veulent mieux outiller les enseignants.
Image: Getty Images L’enseignement du français est à la fois nécessaire, très difficile et très discriminant, et c’est pourquoi les didacticiens veulent mieux outiller les enseignants.

Ce texte fait partie du cahier spécial Congrès de l'Acfas

Les progrès sont tels en linguistique et en didactique que les chercheurs savent désormais comment enseigner la grammaire de manière efficace. « Mais il faut que ces connaissances se rendent aux enseignants et aux élèves ! » lance Priscilla Boyer, professeure en sciences de l’éducation à l’Université du Québec à Trois-Rivières.

C'est pour cette raison que Priscilla Boyer est coorganisatrice du colloque Enseignement et apprentissage de la grammaire : un état des lieux des recherches en didactique du français, qui se tiendra dans le cadre du Congrès de l’Acfas, les 12 et 13 mai. L’événement, qui en est à sa deuxième édition, réunit des chercheurs qui étudient l’enseignement de la grammaire, et portera sur trois axes : l’apprenant, les pratiques enseignantes et la formation enseignante.

« On parle beaucoup des difficultés des élèves avec la grammaire, mais on parle moins des difficultés des enseignants avec ce sujet », dit Florent Biao, professeur en didactique du français à l’Université du Québec à Chicoutimi et coorganisateur du colloque.

La science grammaticale

L’enseignement du français est à la fois nécessaire, très difficile et très discriminant, et c’est pourquoi les didacticiens veulent mieux outiller les enseignants.

« Je ne lance la pierre à personne, mais c’est compliqué, la grammaire. On essaie d’enseigner à des enfants un objet complexe, ésotérique. Un verbe, ça ne marche pas dans la rue », explique Priscilla Boyer, qui fera elle-même une présentation basée sur son étude sur l’accord du participe. « Ma présentation se limitera à la question de l’adjectif, mais j’ai étudié les résultats d’un centre de services scolaire [CSS] complet. Moins de la moitié des élèves de cinquième secondaire maîtrisent son usage. »

Florent Biao, lui, s’est intéressé aux représentations et aux pratiques de l’enseignement du français au Saguenay. Cette étude lui a permis de comparer ce que les enseignantes (ce sont surtout des femmes) disent faire en matière de méthode d’enseignement et ce qu’elles font en réalité. Il a souvent constaté un écart entre les deux. « Dans les faits, leur conception de la grammaire et leur manière de l’enseigner sont plutôt traditionnelles, et assez loin de ce qui est recommandé par la didactique. »

« Un tel colloque est une occasion d’échange, parce qu’on n’est pas toujours d’accord, forcément, dit Florent Biao. La recherche avance, mais ce n’est pas toujours consensuel. »

Pour en finir avec la sacro-sainte dictée

Il y a cependant une chose sur laquelle la plupart des didacticiens sont d’accord et qui est un peu le sous-texte du colloque : l’enseignement du français souffre d’un certain nombre de fétiches et d’idées préconçues qui remontent parfois à plusieurs siècles et qui sont même antipédagogiques — sur la dictée, sur la fixité de la langue, sur la beauté de la complexité grammaticale.

« Je suis toujours stupéfaite de ce que j’entends, dit Priscilla Boyer. Ce n’est pas l’objet de notre colloque, mais la réflexion sur ce que l’on enseigne, les normes orthographiques et grammaticales, reste à faire. »

Parmi les représentations problématiques que les didacticiens remettent en question, il y a l’attachement à la dictée traditionnelle, dont l’inefficacité pédagogique est démontrée depuis longtemps. Priscilla Boyer, qui a elle-même dû surmonter une dyslexie sévère aggravée par un enseignement inadéquat, explique que la dictée ne constitue même pas un moyen d’évaluation valable. La dictée traditionnelle est un outil de performance alors que l’école devrait viser le transfert de connaissances.

Ce qui fonctionne, explique-t-elle, c’est la « dictée zéro faute ». Elle est lue à voix haute, mais elle vise la discussion. L’enseignant amène les élèves à se poser les questions de vive voix pendant le processus : c’est quoi, ce mot ? Comment on écrit ça ? « On amène les enfants à faire la bonne démarche. Ce genre de dictée pousse les jeunes à réfléchir, complète Florent Biao. Elle oriente les élèves vers une graphie à peu près correcte. »

Sortir de la tour d’ivoire

Le colloque de deux jours se terminera avec les commentaires d’un grand témoin, Carolyne Labonté, qui est conseillère pédagogique au CSS des Chênes à Drummondville. « Nos premiers alliés sont justement les conseillers pédagogiques des écoles, qui soutiennent les enseignants », dit Priscilla Boyer.

Florent Biao admet qu’il doit parfois vaincre certaines résistances des enseignants. « En tant qu’ancien enseignant, je les comprends. On n’aime pas qu’un professeur dans sa tour d’ivoire nous regarde d’en haut. »

C’est d’ailleurs pourquoi les participants du colloque prônent la recherche-action et la recherche-formation, ou ce que Florent Biao appelle « l’ingénierie didactique collaborative ». « Je parle d’ingénierie parce que ça prend en compte leur contrainte et je parle de collaboration parce que les enseignants sont associés au travail du chercheur. L’étude elle-même devient l’occasion d’un transfert de connaissances. »

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