«Son de cloche», un balado grinçant sur le quotidien des enseignants

Jean-Benoît Nadeau
Collaboration spéciale
La chroniqueuse Catherine Ethier et le réalisateur Guillaume Tellier, lors d'un enregistrement
Photo: Annie Ferrand La chroniqueuse Catherine Ethier et le réalisateur Guillaume Tellier, lors d'un enregistrement

Ce texte fait partie du cahier spécial Francisation

À la manière du capitaine Kirk de la populaire série Star Trek, Sylvain Mallette, président de la Fédération autonome de l’enseignement (FAE), a voulu aller là où nulle centrale syndicale n’était encore allée. C’est que depuis deux ans, le syndicat, qui représente plus de 50 000 enseignants, a produit huit balados audio de 30 à 50 minutes animés par la chroniqueuse et scénariste Catherine Ethier.

Cette série, intitulée Son de cloche, explore des sujets que les membres du syndicat ont à cœur, comme la santé mentale, la marchandisation de l’éducation, la francisation des immigrants, la gestion axée sur le résultat, l’autonomie professionnelle des enseignants, et le travail invisible des femmes dans l’école.

Or, pour présenter ces sujets graves, Sylvain Mallette a souhaité sortir de la langue de bois, mais surtout des moyens de communication traditionnels de la machine syndicale, pour faire les choses autrement. Il a donc demandé à la chroniqueuse Catherine Ethier d’agir comme animatrice, conceptrice et scénariste pour donner une voix humoristique inhabituelle à la communication syndicale. La série s’appuie sur des dizaines d’entrevues avec des enseignants et des spécialistes, mais le traitement, lui, n’a rien de convenu : le ton est enjoué, voire endiablé, et touche même à la fantaisie en utilisant tous les trucs, allant du bruitage jusqu’à la caricature en passant par la chanson.

Autonomie professionnelle

« Ça fonctionne parce qu’on nous a donné carte blanche », croit le réalisateur Guillaume Tellier, qui raconte que les syndicalistes ont exprimé quelques doutes lorsqu’il a été question d’explorer l’enjeu de la santé mentale. « On leur a dit : “Laissez-nous aller.” »

« On ne voulait pas que les balados deviennent La Pravda », indique Sylvain Mallette, qui tenait à laisser toute la liberté aux deux artistes. « Je revendique l’autonomie professionnelle des enseignants, alors il n’était pas question de s’immiscer dans tous les choix de Catherine et de Guillaume. »

Même si les deux concepteurs ont travaillé en toute indépendance, les discussions avec le syndicat ont été nombreuses et fouillées. Il s’agissait de s’entendre sur les thèmes des balados, mais aussi de discuter des dossiers de recherche de la FAE et de se familiariser avec le jargon pédagogique et syndical. « Par exemple, nous préférons parler de “population scolaire” plutôt que de “clientèle”, parce que nous rejetons la marchandisation de l’éducation », illustre Sylvain Mallette.

Guillaume Tellier est arrivé très tôt dans le projet, juste après Catherine Ethier. « On s’est découvert le même humour, confie-t-il. Je n’ai pas la verve de Catherine, mais on a la même intelligence des choses, le même réflexe pour le second degré. »

Catherine Ethier écrit tous les textes, mais Guillaume Tellier, qui est de toutes les réunions et de toutes les entrevues, en rajoute en studio et au montage. Au deuxième épisode, qui portait sur la santé mentale, le duo a frappé fort en produisant une série de fausses bandes-annonces de séries B. « Et dans le tout dernier épisode, celui sur la francisation, c’est en studio qu’on a eu l’idée de faire entrer François Legault avec des aubergines à la place des souliers parce qu’il y avait un “rabais sur le Panier bleu”. »

L’approche est volontiers pamphlétaire et créative. Pour le troisième épisode, alors qu’ils enregistraient des enseignantes durant une manifestation devant l’Assemblée nationale, le duo a eu l’idée de caricaturer le ministre Roberge et le premier ministre Legault en chanteurs d’un « boys band au talent merveilleux ». Et c’est ainsi qu’est entré en scène le troisième larron de l’histoire, l’acteur et compositeur Renaud Paradis, qui prête sa voix à des personnages et compose les chansons.

Beaucoup d’écoute

« Le liant de la sauce, c’est Catherine, qui est une intervieweuse de talent, mais qui est surtout capable de faire une pirouette au second degré », affirme Guillaume Tellier, qui prépare actuellement les épisodes 9 et 10, qui porteront sur la diversité sexuelle et de genre en milieu scolaire et qui donneront la parole à une jeune enseignante transgenre. « En tant qu’homme blanc hétéro, ça demande beaucoup d’écoute. »

Il ajoute qu’en temps de pandémie, les défis de réalisation ont été nombreux, car il n’était pas possible d’interviewer tout le monde dans l’univers contrôlé des studios. Il fallait envoyer les micros aux interviewés dans leur école et s’accommoder de bruits de fond comme le son de la cloche, les annonces de la direction et les coupures de son en raison de connexions déficientes.

« On s’est aussi compliqué la vie en choisissant de faire une série très scénarisée et très léchée, fait-il remarquer. Pour chaque épisode, on doit digérer un document de recherche très touffu en se demandant comment rendre ça sexy. Et au montage, il faut composer avec les imprévus, faire de nouveaux raccords, en plus d’éliminer les bruits de fond ou de bouche. Mais je considère que c’est un devoir d’honorer la parole de ceux qui nous donnent leur temps, par respect pour nos auditeurs et nos interlocuteurs. »



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