La FAE déplore un manque flagrant de coordination en francisation

Jean-Benoît Nadeau
Collaboration spéciale
Selon la FAE, la coordination est à ce point déficiente qu’il n’existe aucun portrait statistique fiable de la francisation.
Illustration: Delphine Bérubé Selon la FAE, la coordination est à ce point déficiente qu’il n’existe aucun portrait statistique fiable de la francisation.

Ce texte fait partie du cahier spécial Francisation

La Fédération autonome de l’enseignement (FAE) souligne qu’il faut lutter sur plus d’un front pour améliorer les services et le soutien à l’apprentissage du français.

La francisation revêt une telle importance dans la réforme des lois linguistiques en cours que l’on pourrait croire que la Fédération autonome de l’enseignement (FAE) appuierait sans réserve l’objectif de création de l’agence Francisation Québec. C’est loin d’être le cas.

« On était très enthousiastes à la présentation du projet de loi 96, mais on l’est moins à la lecture », dit Alain Marois, vice-président à la vie politique. « Ce qui nous dérange, c’est que le gouvernement a l’air de dire que l’apprentissage “sous régime pédagogique” ne sera pas dans le mandat de Francisation Québec. »

En 2017, explique-t-il, la vérificatrice générale avait sévèrement blâmé le gouvernement pour le manque de coordination en francisation. Cet effort est réparti entre le réseau scolaire, les classes d’intégration du ministère de l’Immigration, de la Francisation et de l’Intégration (MIFI), les comités de francisation des entreprises, les organismes communautaires et les établissements postsecondaires. « Tel que c’est écrit, Francisation Québec coordonnerait tout sauf le réseau éducatif. On est très sceptiques, pour ne pas dire inquiets. »

La FAE est bien placée pour parler des problèmes de la francisation. Ses 50 000 membres, principalement situés dans la région montréalaise, la Montérégie, Laval, l’Outaouais et Québec, sont aux premières loges de l’accueil des familles immigrantes.

Alain Marois admet que la FAE a changé son fusil d’épaule quant à la diversité de l’offre. « Traditionnellement, nous soutenions que les Centres de services scolaires (CSS) devraient en avoir la pleine responsabilité, mais nous avons compris qu’il est bon que le système propose d’autres portes d’entrée, à condition que l’offre soit coordonnée, ce qui n’est pas le cas. »

Quelle est la situation, exactement ? La coordination est à ce point déficiente qu’il n’existe aucun portrait statistique fiable de la francisation. « La seule statistique est le nombre d’élèves ou d’adultes entrants, mais après, on ne sait pas combien de temps ils restent, pourquoi, avec quel succès. On ne sait rien. »

Bien des manières de franciser

Outre le manque de coordination et de données fiables, le vice-président Alain Marois dénonce le manque de moyens. « Nos membres qui travaillent en francisation des adultes, en soutien scolaire et en classe d’accueil sont parmi les plus délaissés du système éducatif. » Les problèmes sont multiples : classes trop grosses, ressources inadaptées, programmes déficients.

Une classe d’accueil compte 14 à 17 élèves. « C’est trop, pour plusieurs raisons. D’abord, les élèves viennent de plusieurs pays très différents, et plusieurs sont sous-scolarisés, voire analphabètes. Il y a aussi de graves problèmes de traumatismes, de troubles d’apprentissage et même de santé mentale. »

La seule statistique est le nombre d’élèves ou d’adultes entrants, mais après, on ne sait pas combien de temps ils restent, pourquoi, avec quel succès. On ne sait rien.

 

Le régime pédagogique prévoit des services adaptés, en orthopédagogie, en psychoéducation, en psychologie, etc. « Sauf qu’un enseignant qui signale le problème se fait dire que cela découle de la méconnaissance du français. Selon nous, le raisonnement est comptable : ces élèves ont déjà un service qui coûte cher, et on ne va pas leur en donner un autre en plus ! »

Le gouvernement a aussi lourdement coupé dans le Programme d’enseignement des langues d’origine. « C’est prouvé. Les élèves qui connaissent mieux leur langue d’origine apprennent plus aisément le français. Mais le programme est en voie d’abandon actuellement », se désole-t-il.

Les enfants pauvres du système

Pour les adultes, qui constituent les trois quarts des immigrants, le matériel de francisation est inadapté. « Ils se font présenter des exercices et des exemples enfantins. Les CSS de l’île de Montréal et de Laval, qui ont de l’expérience, ont libéré des professeurs pour monter du matériel adapté. Mais l’immigration se déplace maintenant en périphérie et en région, et ces CSS sont dépassés. »

Pour les adultes, l’éparpillement vient aggraver le problème. Déjà que les CSS ont bien du mal à se coordonner pour l’élaboration de contenu, ce n’est guère mieux du côté des autres intervenants comme le MIFI, les comités de francisation, les organismes communautaires et les établissements postsecondaires. La diversification des représentations syndicales, quand il y a un syndicat, complique l’interface. Si bien que tout le monde réinvente la roue. « C’était déjà compliqué pour la PME, et là, on veut étendre la francisation aux entreprises de 25 à 49 employés. Bonne chance. »

Les adultes doivent également se débattre avec des incohérences bêtes. La vérificatrice générale s’était indignée, dans son rapport de 2017, que le MIFI versait moins de 200 dollars par semaine aux adultes qui suivaient ses cours, mais que ceux qui passaient par le réseau scolaire n’y avaient pas droit.

« Ce problème-là est corrigé, ce qui ne change rien au fait que 200 dollars par semaine, c’est ridicule pour des gens qui débarquent en pays étranger et qui tirent le diable par la queue. » Alain Marois fait cependant valoir que les adultes en francisation doivent parfois faire des pirouettes pour recevoir ce maigre pactole. Un adulte en francisation dans un CSS reçoit son argent du MIFI, et parfois aussi par l’entremise d’Emploi-Québec, ce qui donne un troisième ministère. Compliqué pour des gens qui ne parlent pas la langue.

Faire gaffe aux SASAF

Dans le réseau scolaire, la porte d’entrée de la francisation s’appelle les SASAF, les services d’accueil et de soutien à l’apprentissage du français. Chaque CSS a le sien. Lors des dernières négociations patronales, la FAE a obtenu la création d’un comité national sur les SASAF, qui va tenter d’y voir clair dans les services offerts.

« L’offre est désordonnée, elle n’est pas uniforme d’un CSS à l’autre. Ça s’est développé anarchiquement, il se fait de bonnes choses, mais sans concertation. On veut documenter, répertorier. Le comité national va nous permettre d’obtenir des données concrètes sur ce qui se fait dans les CSS. »

Selon Alain Marois, la FAE attend davantage de ce comité national que du projet de loi 96. « Notre mémoire sur le projet de loi en lui-même ne contient que 11 recommandations, mais nous avons 21 remarques sur la manière dont le gouvernement gère les choses. C’est parce qu’on pense que tout ne peut pas être inscrit dans la loi. »

SASAF EN SLAF

Il n’existe pas de statistiques d’ensemble fiables à propos de la francisation des adultes, qui est éparpillée entre de multiples intervenants. Pour les enfants, c’est plus clair.

Nombre d’élèves selon le modèle de services dans le réseau public, pour l’année scolaire 2019-2020

Les 51 610 élèves immigrants sont répartis entre trois types de services distincts.

• Services d’accueil et de soutien à l’apprentissage du français (SASAF), qui sont eux, sous-divisés ainsi :

- Classe d’accueil : 15 217

- Classe ordinaire (avec soutien régulier) : 8943

• Soutien linguistique d’appoint en français (SLAF) : 27 450

Palmarès des dix centres de services scolaires (CSS) ayant le plus grand nombre d’élèves inscrits aux différents services, pour l’année 2019-2020

• CSS Marguerite-Bourgeoys : 14 644

• CSS de Montréal : 8466

• CSS de Laval : 6110

• CSS Marie-Victorin (Longueuil) : 5168

• CSS de la Pointe-de-l’Île : 4642

• CSS des Portages-de-l’Outaouais : 1596

• CSS de la Capitale : 1175

• CSS de la Région-de-Sherbrooke : 1170

• CSS des Grandes-Seigneuries (La Prairie) : 1164

• CSS des Trois-Lacs (Vaudreuil-Dorion) : 981

 

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