Des professeurs canadiens coupent les ponts avec la Russie

Certains chercheurs canadiens associés à des universités publiques russes ont aussi rompu leurs liens. Sur la photo, des étudiants discutent devant le bâtiment principal de l'Université d'État de Moscou.
Photo: Alexander Nemenov Agence France Presse Certains chercheurs canadiens associés à des universités publiques russes ont aussi rompu leurs liens. Sur la photo, des étudiants discutent devant le bâtiment principal de l'Université d'État de Moscou.

Des professeurs canadiens reconnus prennent leurs distances de la Russie, ayant décidé, depuis le début de l’invasion de l’Ukraine, de rompre leur association avec des organisations liées au gouvernement de Vladimir Poutine. Si une telle dissociation a été imposée dans certains pays européens, ces spécialistes de la politique russe l’ont fait de leur propre gré.

À l’Université Carleton, le professeur Piotr Dutkiewicz a mis fin dernièrement à certaines de ses affiliations avec la fédération russe, a-t-il fait savoir au Devoir, sans préciser lesquelles. L’expert est entre autres membre du Club Valdaï, un groupe de réflexion qui a accueilli le président Vladimir Poutine à plusieurs reprises lors de ses conférences. Le professeur de l’Université d’Ottawa Paul Robinson avait annoncé sur son blogue, à la fin du mois de février, la fin éventuelle de son association avec la chaîne RT, où il signait des chroniques. L’universitaire a confirmé le 10 mars la fin de cette relation.

D’après le professeur de l’Université de Waterloo Alexander Statiev, le Club Valdaï a de « forts liens » avec le Kremlin, tout comme le journal Russia in Global Affairs, dans lequel Piotr Dutkiewicz a signé des articles. Dans les pages du Moscow Times, le club a été autrefois décrit comme « outil de propagande » par Nikolai Petrov, un chercheur à Chatham House, l’Institut royal des affaires internationales.

Les professeurs Dutkiewicz et Robinson n’ont pas voulu expliquer au Devoir les raisons qui ont motivé la fin de leur relation. Mais l’élément déclencheur aura été le début de la guerre. Après avoir souvent repris au mot près les communications du Kremlin, ces professeurs ressentent peut-être qu’ils ont été trompés, estime John Jaworsky, professeur émérite à l’Université de Waterloo. « La guerre en Ukraine a choqué beaucoup de personnes qui ont tenté de comprendre les motivations et la logique des actions du gouvernement russe, puisque cela a contredit leur opinion sur la rationalité de l’action », affirme le professeur Alexander Statiev, l’ancien collègue de John Jaworsky.

D’autre part, certains chercheurs canadiens associés à des universités publiques russes ont aussi rompu leurs liens. C’est le cas de Lynne Viola, de l’Université de Toronto — une sommité dans le domaine de la recherche sur l’histoire de la Russie au XXe siècle — qui a mis fin à son association honorifique avec l’École des hautes études en sciences économiques de Moscou au début du mois de mars. Le recteur de l’établissement russe fait partie d’un groupe de dirigeants d’universités qui ont signé une pétition appuyant la guerre en Ukraine. « Il n’y a pas d’excuse pour continuer d’être affilié avec l’école », affirme Lynne Viola.

Dans certains pays européens, comme l’Allemagne et le Danemark, la fin des relations entre leurs universitaires et leurs collègues russes a été imposée, ce qui n’a pas été fait au Canada. Vendredi, le gouvernement canadien a affirmé par voie de communiqué qu’il n’interdirait pas « à large échelle les travaux menés en collaboration avec des chercheurs russes individuels ». Mais les organismes de financement de la recherche, comme le Conseil de recherches en sciences humaines, devront s’abstenir de conclure des ententes avec des établissements de recherche russes.

« La collaboration internationale en matière de recherche fait partie intégrante de l’écosystème de recherche canadien, mais elle doit être menée de manière responsable et éthique », a déclaré Lisa Wallace, porte-parole d’Universités Canada. L’Association canadienne des professeures et professeurs d’université n’a pas encore de position sur le sujet.

Pertinence de la relation

 

En général, les opinions divergent sur la pertinence de collaborer avec des entités liées au gouvernement russe. D’après Alexander Statiev, de l’Université de Waterloo, la collaboration avec une chaîne comme RT peut faciliter la compréhension de la Russie en Occident et vice-versa. Certains chercheurs s’associent à des organisations liées au Kremlin pour avoir accès à des documents d’archives, explique John Jaworsky. Ceux-ci sont de plus en plus difficiles à obtenir en Russie.

Pour Lucan Way, des collaborations avec des chaînes étatiques russes étaient hors de question, peu importe les bénéfices possibles. Le spécialiste de l’ancienne Union soviétique a été pressenti par les chaînes RT et Sputnik pour commenter l’actualité, mais a refusé. « Je ne l’ai jamais fait, même avant la guerre, parce que ce sont des organismes de propagande », explique le professeur de l’Université de Toronto. La pertinence de ce type de lien était plus ambiguë avant 2014, mais depuis l’invasion de la Crimée, « c’est devenu de plus en plus difficile de le justifier », dit-il.

« Mais certaines personnes demandent qu’on mette fin aux liens avec tous les Russes ou les universitaires et, ça aussi, c’est aussi une erreur », prévient le spécialiste de l’Union soviétique. « Il y a de nombreux braves chercheurs russes qui se battent pour une bonne cause, et on doit les appuyer », dit-il.

Certains d’entre eux sont à l’École des hautes études en sciences économiques de Moscou, un établissement avec lequel Lynne Viola était associée. D’après la professeure, les chercheurs de l’Institut des études soviétiques et postsoviétiques avancées de l’université ont pendant longtemps été en mesure de travailler de manière indépendante, malgré les liens entre l’établissement et le gouvernement, sans être dérangés par ce dernier. « Maintenant, je ne sais pas si ce sera encore le cas ; je suis sûre que ça va changer », dit-elle.

Ce reportage bénéficie du soutien de l’Initiative de journalisme local, financée par le gouvernement du Canada.

À voir en vidéo