L’écriture inclusive continue de faire des vagues

L’écriture inclusive continue de créer des remous sur les campus universitaires. La décision d’une revue de sociologie de l’Université du Québec à Montréal (UQAM) d’imposer la féminisation des textes relance le débat sur ce type d’écriture visant à combattre les inégalités fondées sur le genre. Un objectif louable, mais qui défigure la langue française, selon ses détracteurs.

La revue étudiante Sessions sociologiques exige désormais que ses auteurs utilisent « l’écriture inclusive selon la méthode du point médian explicitée dans le guide d’écriture inclusive de FéminÉtudes, revue étudiante, féministe et multidisciplinaire ».

Cette technique d’écriture donne lieu à des formulations comme gentil·le, violet·te, doux·ce, roux·sse, merveilleux·se, mystérieux·se, auteur·rice·s ou encore professeur·e·s. L’usage de pronoms comme iel, celleux ou ceuzes est aussi recommandé.

Le but est d’éliminer toute référence aux genres pour « permettre l’inclusion du féminin, mais également des personnes non binaires, queer, agenres, en questionnement sur leur identité de genre ou autres », indique le guide de rédaction.

L’écriture inclusive cherche aussi à éliminer la règle voulant que le « masculin l’emporte sur le féminin », décrétée il y a 400 ans par l’Académie française. Cette institution garante de l’orthodoxie s’oppose farouchement à l’écriture inclusive, qui représenterait un « péril mortel » pour la langue française. Le ministre français de l’Éducation nationale, Jean-Michel Blanquer, a aussi proscrit l’écriture inclusive en contexte scolaire.

Un mouvement irréversible

 

L’équipe éditoriale de Sessions sociologiques n’a pas donné suite à nos demandes d’entrevue. La professeure Lori Saint-Martin, du Département d’études littéraire de l’UQAM, estime toutefois que le mouvement vers une écriture « plus juste et plus inclusive » semble irréversible.

« La langue est vivante. Elle évolue de toutes sortes de façons. Certaines sont heureuses, certaines ne le sont peut-être pas, mais on ne l’empêchera pas de changer, c’est sûr », dit la professeure et écrivaine, qui s’intéresse au phénomène de l’écriture inclusive.

L’usage démontrera quelles formules inclusives s’imposeront avec le temps, croit-elle. Elle dit constater depuis cinq ans une augmentation constante du nombre de ses étudiantes, surtout à la maîtrise et au doctorat, qui recourent à une forme ou à une autre d’écriture inclusive. « Ma politique est de ne jamais imposer ça, mais de défendre celles qui veulent le faire, explique-t-elle. La première fois que j’ai lu un chapitre [rédigé de façon inclusive], j’étais un peu étonnée, mais on s’habitue très vite, de manière générale, si on n’a pas l’esprit fermé. »

Une identité « déstabilisée »

Caroline Sarah St-Laurent, doctorante en sociologie politique à l’UQAM, estime être ouverte d’esprit, mais n’a pas du tout envie de soumettre un manuscrit à la revue Sessions sociologiques. Elle est scandalisée par l’exigence de l’écriture inclusive, qu’elle considère comme un jargon menaçant les fondements de la culture française, y compris au Québec. « La langue évolue, je suis d’accord. Mais là, on est à un stade où le français est déstabilisé, où notre identité est déstabilisée. Ça peut craquer pour de bon », soutient l’étudiante.

Pour elle, l’écriture inclusive est un symptôme de la « déconstruction » de la société, où l’idée même d’étudier le Québec est devenue démodée. « Parler du Québec en tant qu’objet est devenu presque impossible. Ça nourrit, selon moi, le déclin de l’UQAM, qui aurait intérêt à cultiver son enracinement dans le Québec français. »

Elle rappelle que l’UQAM, fondée il y a un demi-siècle pour scolariser les francophones des classes populaires du Grand Montréal, s’est fait dépasser par sa sœur jumelle anglophone de l’autre bout de la rue Sainte-Catherine, Concordia, qui compte désormais plus d’étudiants.

Un choix éditorial

 

Lori Saint-Martin dit comprendre les réticences des gens ébranlés par l’écriture inclusive, mais elle croit que les résistances finiront par tomber. Elle évite de recourir à ce type de formules dans ses œuvres de fiction, mais n’aurait « aucun problème » à publier un texte dans une revue savante qui exigerait la féminisation à l’aide du point médian, par exemple.

Dans un récent ouvrage sur la traduction littéraire, elle a ainsi choisi d’écrire « traductrice » partout, étant donné que la profession est largement féminine. Elle s’est expliquée dans une note au début du livre.

« On peut difficilement être contre l’inclusion. Quand on y pense, la phrase voulant que le masculin l’emporte sur le féminin est quand même lourde de sens », souligne de son côté Vincent Larivière, professeur à l’Université de Montréal et titulaire de la Chaire de recherche du Canada sur les transformations de la communication savante.

L’exigence de l’écriture inclusive à la revue Sessions sociologiques ne le choque pas du tout : « Les revues savantes ont toujours eu des contraintes éditoriales (structure du texte, style de bibliographie, façon de présenter les tableaux et les figures). Il s’agit d’un choix, comme d’autres, fait par l’équipe éditoriale. Les gens ont, de leur côté, le choix de soumettre leur manuscrit à ces revues si ça leur chante. »

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