Les défis et prouesses de l’enseignement spécialisé

Catherine Couturier
Collaboration spéciale
Une classe AMPLI de l'école Sainte-Jeanne-d’Arc, où la communication est mise au centre des apprentissages.
Photo: Christine Forgues Une classe AMPLI de l'école Sainte-Jeanne-d’Arc, où la communication est mise au centre des apprentissages.

Ce texte fait partie du cahier spécial Semaine des enseignants

Toujours à l’écoute des besoins de leurs élèves, les enseignants qui travaillent auprès d’enfants ayant des difficultés d’apprentissage déplacent des montagnes. Les derniers mois pandémiques n’ont pas été de tout repos, mais ces pros de l’adaptation ont tout fait pour soutenir et motiver leurs élèves. Visite (virtuelle) de deux écoles.

 

À l’école primaire Sainte-Jeanne-d’Arc de Montréal, l’équipe de cinq enseignants des classes AMPLI (apprentissages maximisés par des pratiques langagières interactives) se donne corps et âme pour faire progresser leurs élèves, qui vivent avec des troubles du langage. « Dans la classe AMPLI, on met la communication au centre des apprentissages dans les différentes matières enseignées ; on laisse une grande place aux interactions entre les élèves et avec les élèves pour leur permettre une meilleure compréhension du concept enseigné », explique Djedjiga Ait Allioua, professeure d’une classe de 2e cycle.

Enseigner selon le profil

 

Chaque classe AMPLI fonctionne à ratio réduit (environ huit élèves par classe), et les élèves viennent de tout le territoire du Centre de services scolaire de Montréal. Les enfants, de 6 à 12 ans, présentent des difficultés dans le développement de la compréhension et de l’expression orales qui les limitent sur le plan de la socialisation et des apprentissages scolaires.

« On travaille selon les besoins des élèves. On cherche à stimuler le langage via plusieurs portes d’entrée : visuel, kinesthésique, interactif », explique Patrice Galarneau. Professeur en classe langage depuis près de 20 ans, il enseigne présentement aux élèves qui s’apprêtent à entrer au secondaire. « Bien entendu, nous travaillons leurs zones d’intérêt, pour travailler leur motivation et leur réussite », ajoute-t-il. « Pour garder la motivation des élèves, il faut être à l’écoute de leurs besoins, de leur état affectif et de leur rythme. Quand on connaît bien l’élève et qu’on l’accompagne en respectant tout ça, il ne peut que s’améliorer et être fier de lui », affirme Marie-Pier Mallette, enseignante en 2e année. Un climat agréable dans la classe contribue également à ce que l’enfant soit disposé à apprendre.

Défis et découvertes

 

La pandémie a apporté son lot de défis, d’abord avec l’enseignement à distance, puis avec le port du masque. Pour les petits, le masque rendait difficile l’apprentissage des sons — les masques avec fenêtre ont finalement permis, au moins, de voir la forme de la bouche. Le masque pouvait représenter un défi sensoriel, et bloque les expressions du visage, remarque Lynda Mohammedi, qui enseigne aux petits du premier cycle. « Nos élèves présentent souvent d’autres défis, ce qui rend difficile le port du masque. Ça crée un obstacle de plus à la communication », précise Mme Mallette.

La COVID-19 cause une foule d’interférences dans le travail, résume M. Galarneau : « On a besoin de lancer le bras encore plus loin, sinon on n’atteint pas les enfants. » Et durant les quelques mois qu’a duré l’enseignement à distance, retenir l’attention des élèves en visioconférence n’était pas évident : « Déjà, on doit y aller individuellement pour faire comprendre. À distance, c’était un grand défi pour nos élèves », précise Mme Ait Allioua.

Malgré tout, la pandémie a imposé un virage numérique. Certains enseignants se sont mis à la programmation informatique, qui offre une multitude d’avantages. « Ça nous force à sortir des sentiers battus. Le codage permet par exemple une résolution de problèmes différente qu’avec le papier et crayon, qui est plus difficile pour certains élèves », croit Mme Mohammedi. Il peut servir à intégrer plusieurs matières (vocabulaire, mathématiques, etc.), en plus de procurer un sentiment de compétence et de fierté aux élèves. « Quand on voit des sourires, la complicité et l’engagement, on sait que la magie opère », confie M. Galarneau.

Déficience auditive : apprendre par la pratique

Myriam Chrétien enseigne à une classe spéciale de 3e cycle du primaire à l’école Saint-Enfant-Jésus. Ses sept élèves présentent des degrés variables de déficience auditive. « Certains ont des troubles associés ; je dois répondre aux besoins de chacun », raconte-t-elle. Les petites classes facilitent la communication et permettent d’offrir un soutien personnalisé. « Ma planification est différente pour chacun de mes élèves. Un de mes cocos n’a pas la conscience phonologique, c’est-à-dire qu’il doit apprendre à séparer et à distinguer les syllabes, alors qu’une autre se prépare à passer ses examens du ministère. »

L’enseignante a mis sur pied une approche pédagogique basée sur des projets concrets : couture, menuiserie, sorties hivernales, visites… « Il n’y a pas de matériel spécifique qui existe pour mes élèves, je dois créer tout ce dont ils ont besoin », souligne Mme Chrétien.

Ces projets font vivre une expérience commune, à travers laquelle les connaissances sont acquises : lecture, mathématiques, écriture, apprentissage de vocabulaire, développement de l’autonomie et de la curiosité, ouverture sur le monde. « Je dois travailler tout ce qui est autour des matières scolaires. Ce n’est pas juste d’apprendre, c’est d’apprendre la vie. »

S’adapter… encore

L’arrivée de la pandémie a eu des répercussions sur le cheminement des élèves, mais les classes spéciales ont rapidement été autorisées à revenir en présentiel, l’enseignement à distance présentant toutes sortes de défis. Pensons seulement aux vidéos qui coupent ou qui sont saccadées, qui rendent impossible la lecture sur les lèvres pour ces élèves. Les professeurs ont aussi dû se battre pour avoir accès au masque à visière. Les projets spéciaux ont également dû être repensés ; heureusement, les activités ont pu être transportées au mont Royal, à proximité (ski de fond, raquette, glissade).

En bref, la pandémie aura ajouté une couche d’imprévisibilité dans ce métier : « Il n’y a rien de routinier, je dois m’adapter continuellement. Mais c’est ce qui me fait continuer. Ce sont des élèves différents, mais quand je vois l’étincelle dans leurs yeux, je me rappelle pourquoi je le fais », conclut Mme Chrétien.

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