Fichier BALSAC - La recension de tout un peuple

L'édification du fichier BALSAC, une base de données informatisée permettant notamment l'établissement et la validation des histoires familiales et individuelles de la population québécoise entre le XVIIe et le XXe siècle, est complétée aux deux tiers. L'instigateur de ce projet et sociologue de première importance, Gérard Bouchard, compte achever cette gigantesque tâche d'ici une dizaine années.

Inspiré par les travaux de recherche effectués dans le cadre de son doctorat à l'Université de Paris, qui consistaient entre autres à étudier «une société rurale en tentant de reconstituer ses dimensions sociales», et motivé par la dominante du mouvement historiographique qui prévalait en Europe à l'époque, soit l'histoire sociale totalisante, Gérard Bouchard revient au Québec avec la ferme intention de poursuivre son travail dans une perspective plus large.

«Quand je suis revenu de Paris en 1971, j'ai eu l'idée de récidiver mon expérience française, mais sur une période plus longue et surtout dans un cadre spatial élargi, en étudiant non seulement une ou deux paroisses, mais toute une région, en l'occurrence la région du Saguenay. Et ce que je croyais ajouter d'original, c'était d'asseoir cette fois-ci l'entreprise dans une infrastructure de recherche nouvelle — révolutionnaire même à l'époque — qui s'appelle un fichier de population», soutient le professeur Gérard Bouchard depuis son bureau à l'Université de Québec à Chicoutimi (UQAC).

Le Saguenay d'abord

Ainsi, dès 1972, M. Bouchard met en branle la première étape de ce vaste chantier, une sorte de reconstitution des dynamiques collectives, qui consistait en premier lieu à informatiser et à jumeler les actes de l'état civil de la population saguenéenne (naissances, mariages et décès principalement) pour la période s'étendant de 1833 à 1970.

«C'est sûr que, durant les premières années, nous avons travaillé à la construction de l'instrument, mais mon ambition comme historien et démographe, c'était encore une fois l'idéal de l'histoire sociale, soit de pouvoir suivre toute une région, toute une société rurale depuis sa naissance sur plus d'un siècle. En somme, le but était de démontrer quelles étaient les grandes caractéristiques et structures de cette société pour ensuite rendre compte de son évolution.»

L'ambition de ce projet, poursuit le professeur, étant de saisir toutes les composantes de la société (démographie, culture, économie, etc.) et «d'essayer de conjuguer le tout dans une analyse de synthèse, ce qui est le propre de l'ambition de l'histoire sociale».

Au-delà de la mobilisation massive des différentes données et du travail d'articulation de l'information recueillie dans une entreprise d'analyse cohérente, le principal défi de ce fichier se traduit ainsi: au coeur de l'histoire sociale, il y a l'idée de rendre compte du changement qui affecte une société dans le temps. «Il y avait comme une sorte de postulat, qui existe encore aujourd'hui d'ailleurs, qui suppose qu'une société change d'un même mouvement. En d'autres mots, qu'il y a comme une dynamique qui emporte toutes les composantes d'une société dans une même direction. En réalité, un des principaux résultats de mon enquête, c'est de montrer que ça ne se passe pas du tout de cette manière.»

Selon lui, une société, c'est un ensemble pluriel un peu éclaté où tout est en mouvement à des rythmes différents selon un calendrier dispersé. Et ce mouvement qui affecte chaque composante n'est pas forcément celui de l'ensemble. «Il se peut que chaque composante obéisse à sa propre dynamique, à ses propres ressorts. Ce qui donne donc une image un peu éclatée, d'autant qu'on n'arrive pas à réconcilier des mouvements partiels dans une espèce de symphonie.»

D'autres observations du professeur Bouchard n'en sont pas moins notables. «Prenons le cas des populations rurales. On pensait que celles-ci étaient des populations très enracinées, très stationnaires, très sédentaires, mais ce n'est pas du tout le cas. Au contraire, elles sont extrêmement mobiles. Et peut-être même qu'au XIXe siècle, les populations rurales étaient plus mobiles que les populations en milieux urbains. Et ça, ç'a été une grande surprise. Ce phénomène est infiniment plus important qu'on le pensait.»

Le Québec au grand complet

Le travail de recherche sur le Saguenay ayant été complété en 1986, l'équipe du professeur Bouchard juge nécessaire d'étendre son enquête à l'ensemble de la population québécoise sur une période couvrant quatre siècles.

Pour cette deuxième étape, il fut décidé de restreindre le traitement des données aux actes de mariage, garantissant ainsi la possibilité de reconstituer les filiations généalogiques et de procéder à diverses études de transmission intergénérationnelle, notamment aux fins de la génétique. «Dans son ensemble, il s'agit de traiter 4,5 millions d'actes, une tâche absolument massive, et je dirais qu'aujourd'hui, après plus de 30 ans de travaux, nous avons accompli les deux tiers de ceux-ci.»

Par sa nature, le fichier BALSAC se prête à des directions ou domaines d'exploitation divers, partagés entre plusieurs champs d'activité allant des sciences sociales à la génétique des populations et l'épidémiologie génétique. Ce support électronique sert à croiser les données nominatives de toute nature, ce qui le destine à diverses études disciplinaires. Il possède également la propriété de reconstituer automatiquement les relations de parenté et les filiales généalogiques (descendants et ascendants), se prêtant de fait à des recherches à caractère diachronique dans l'ensemble des sciences humaines.

BALSAC est détenu en copropriété par l'UQAC, l'Université Laval, l'université McGill et l'Université de Montréal. Cela dit, c'est l'UQAC qui se voit chargée de sa gestion pour un budget de fonctionnement annuel de un million de dollars provenant de sources multiples, soit notamment du gouvernement du Canada, du gouvernement du Québec, de Génome Canada et Génome Québec, d'Hydro-Québec et de la Fondation canadienne pour l'innovation.

«Nous procédons présentement par décennie, et ce, sur l'ensemble du Québec, souligne M. Bouchard. Et pour ce qui est de la saisie de données, nous en sommes rendus à la décennie 1930 à 1940. Notre banque, poursuit-il, est divisée en plusieurs disciplines, mais c'est le domaine de la génétique qui, de manière quantitative, est considéré comme le plus important. En ce domaine, il y a plusieurs applications touchant la démogénétique, qui consiste à essayer de prévoir les structures de "pool" génétique [bassin génétique] pour acquérir des connaissances fondamentales permettant éventuellement de comprendre les différentes concentrations de "pool" génétique ou de maladie à l'échelle spatiale ou dans certaines sous-populations.»

«En somme, dit-il, il est question d'effets fondateurs, de probabilités d'origine des gènes, de coefficient de structure de parenté et de consanguinité. Il faut également savoir qu'en génétique, il existe des modes d'application plus appliqués, pour ainsi dire, qui sont plus proches de l'épidémiologie génétique. C'est-à-dire que, lorsqu'on nous présente des groupes de patients dont on va constituer la structure de parenté ou encore les mesures de "parentement", on n'est plus seulement dans la recherche fondamentale, mais dans le domaine de la recherche appliquée. On peut ainsi appuyer très concrètement l'épidémiologie génétique.»

Les utilisateurs

La constitution du fichier BALSAC attire la curiosité de bon nombre de chercheurs (économistes, médecins, généticiens et sociologues) en provenance du Canada, des États-Unis, d'Europe et de Nouvelle-Zélande. «Par exemple, deux économistes de l'université Harvard s'apprêtent à utiliser notre banque de données pour faire des études de mobilité sociale en fonction de problèmes à caractère théorique, fondamental et méthodologique. On peut comparer notre fichier au télescope Hubble, si vous voulez, en ce qu'il est une infrastructure de recherche qui peut mener à des observations nouvelles et plus précises.»

Un fichier qui permet entre autres «de savoir qu'à une génération donnée, des parents occupent telle position dans la hiérarchie sociale. Et dans quelle mesure cela va induire les enfants à occuper la même position, et ainsi de suite jusqu'aux petits-petits-enfants. Donc, à quelle profondeur généalogique s'exerce l'effet d'inertie de la position initiale d'un ancêtre».

Autre chose à relever, explique-t-il, le fichier «peut tenter de démontrer dans quelle mesure le rang de naissance dans une famille va influencer la fécondabilité. Je parle de cette question parce qu'il y a une équipe de chercheurs de la Hollande qui y travaille depuis deux ans à partir de notre fichier».

«En fait, je cherche à titre d'historien et de sociologue à rendre compte des modalités du changement social», conclut le professeur Bouchard.