La bibliothèque de demain prend forme dans les écoles du Québec

Lors de la visite du «Devoir» à la bibliothèque de l’école primaire Rose-des-Vents, un groupe d’élèves était en train de terminer le montage de films qu’ils ont entièrement réalisés. Les livres, dans des étagères sur roulettes, ont été déplacés dans un coin de la pièce le temps de l’activité.
Photo: Marie-France Coallier Le Devoir Lors de la visite du «Devoir» à la bibliothèque de l’école primaire Rose-des-Vents, un groupe d’élèves était en train de terminer le montage de films qu’ils ont entièrement réalisés. Les livres, dans des étagères sur roulettes, ont été déplacés dans un coin de la pièce le temps de l’activité.

Les bibliothèques scolaires étaient autrefois connues comme « l’endroit où il faut garder le silence ». Les bibliothécaires passaient leur temps à dire « chut ! » en classant les livres dans les étagères.

Cette époque est révolue. Les bibliothèques deviennent des lieux de formation qui n’ont plus rien à voir avec l’endroit austère de jadis. Et les bibliothécaires jouent un rôle grandissant, entre autres en participant à l’éducation numérique des élèves.

Le Devoir a passé un avant-midi avec un groupe de l’école primaire Rose-des-Vents, dans le quartier Rosemont, à Montréal, en décembre dernier. Ce matin-là, les élèves avaient rendez-vous à la bibliothèque pour finir le montage de films qu’ils ont entièrement conçus, scénarisés et tournés au cours de l’automne.

Les trois étagères de livres, munies de roulettes, avaient été déplacées dans un coin du local. Les élèves se sont installés aux tables basses qui ont rempli l’espace. Ils ont mis la dernière main au montage de leurs films en « pitonnant » sur leurs ordinateurs portables. Dans un coin, une équipe filmait une scène avec une caméra vidéo et une perche pour capter le son. Dans l’autre coin, une armoire garnie de robots programmables attendait le groupe suivant.

Un grand écran numérique interactif (ENI pour les intimes), digne successeur des célèbres tableaux blancs interactifs (TBI) introduits par le gouvernement Charest, était aussi mis à contribution pour l’activité du jour.

Photo: Marie-France Coallier Le Devoir Une équipe filme une scène avec une caméra vidéo et une perche pour capter le son.

« Le métier de bibliothécaire se transforme. On n’a pas le choix de se former au numérique pour rester pertinents. On dit aux enseignants : “On y va, go ! On sort de notre zone de confort, on va l’apprendre ensemble” », dit Viviane Morin, une des dix bibliothécaires du Centre de services scolaire de Montréal (CSSDM).

Sous l’impulsion de Viviane Morin et de ses collègues, la bibliothèque de l’école Rose-des-Vents est devenue un « carrefour d’apprentissage », un concept tiré du plan numérique du ministère de l’Éducation. Québec distribue des millions de dollars pour l’achat d’équipements. C’est à la bibliothèque que professeurs, élèves et… bibliothécaires apprennent à manipuler robots, logiciels de montage et autres machines numériques. D’autres « carrefours d’apprentissage » ont aussi des imprimantes 3D.

Photo: Marie-France Coallier Le Devoir Les élèves ont mis la dernière main au montage de leurs films en «pitonnant» sur leurs ordinateurs portables.

La « bibliothèque de demain » est en train de prendre forme : 29 de ces carrefours d’apprentissage ont déjà été mis en place dans les 200 écoles du CSSDM. Et c’est beaucoup plus qu’un slogan. Viviane Morin accompagne les architectes de tous les projets de construction ou de rénovation d’école pour s’assurer qu’une bibliothèque digne de ce nom fait partie des plans.

« Les architectes ont embarqué. Tout le monde est emballé par le concept de carrefour d’apprentissage », dit Viviane Morin.

Rendez-vous culturels

Les entreprises fournissent aussi des fonds aux écoles de manière tout à fait intéressée. Scale AI, qui représente l’industrie de l’intelligence artificielle, a investi 50 000 $ pour promouvoir le numérique au CSSDM. Cette somme a permis de recruter un concepteur de jeux vidéo de l’organisme Grandir sans frontières, qui a formé cinq élèves dans la classe rencontrée à l’école Rose-des-Vents.

Ces jeunes « mini-techs », comme on les appelle, apprennent tellement vite la programmation et les autres rudiments du numérique qu’ils forment à leur tour leurs camarades et même leurs professeurs, explique le formateur Maxime DeBleu, de Grandir sans frontières.

« Souvent, les enfants nous surpassent et peuvent nous former », confirme Sabrina Taillon, la titulaire du groupe venu faire le montage de films.

Grâce notamment à ce virage numérique, l’enseignante et ses élèves (de 4e, 5e et 6e année) étaient prêts à basculer en enseignement à distance, lors du retour en classe après le temps des Fêtes. Mais en ce matin de décembre 2021, la bibliothèque de l’école Rose-des-Vents grouillait de vie.

Photo: Marie-France Coallier Le Devoir Les élèves visionnent les films qu’ils ont réalisés, à la bibliothèque de l’école Rose-des-Vents, dans Rosemont, qui est devenue un «carrefour d’apprentissage». Debout à droite, Maxime DeBleu, formateur à l’organisme Grandir sans frontières.

« On veut penser les bibliothèques autrement pour leur donner un autre sens. Mon intention, c’est que les carrefours d’apprentissage deviennent un lieu de rendez-vous pour la culture à l’école », explique le bibliothécaire Dominic St-Louis.

Il a organisé des partenariats avec une série d’institutions culturelles (Musée des beaux-arts de Montréal, BAnQ, Tohu, Opéra de Montréal, Danse Danse, etc.) pour donner accès à la culture aux élèves : rencontres avec des comédiens, classes de maître, et ainsi de suite.

La lecture aussi

Croyez-le ou non, ces bibliothèques numériques ont toujours pour mission de… faire lire les enfants. Oui, les professeurs emmènent encore leurs élèves à la bibliothèque pour les plonger dans la littérature. Les livres de papier existent encore. Une banque de 400 œuvres numériques, accessibles à toutes les écoles du Québec, est aussi en train de prendre forme sur la plateforme Biblius.

La bibliothécaire Viviane Morin a même créé un « camion-livres », qui se déplacera pour apporter la lecture aux écoles qui n’ont plus de bibliothèque. À cause de l’explosion du nombre d’élèves, une vingtaine d’écoles surpeuplées du CSSDM ont dû sacrifier leur bibliothèque pour en faire une classe. Le camion Livroooum s’installera dans la cour d’école et accueillera les élèves pour des séances de lecture au grand air.

Plus de 4000 livres garnissent les rayons de cette bibliothèque mobile. Viviane Morin et son équipe cherchent des fonds pour en acquérir 10 000 de plus. Parions qu’elle et ses collègues n’ont pas tout à fait fini de lancer des « chut ! » en classant des livres. Cela fait aussi partie des joies du métier.

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