Hausse de 50 % des congés d’invalidité chez les enseignants dans les écoles privées

«On a peut-être évité les bris de service cette semaine, mais je peux vous dire que les profs sont à boutte!», nuance Marisa Thibault, enseignante à l’école primaire Marie-Rivier, dans le quartier Saint-Michel à Montréal.
Photo: Jacques Nadeau Le Devoir «On a peut-être évité les bris de service cette semaine, mais je peux vous dire que les profs sont à boutte!», nuance Marisa Thibault, enseignante à l’école primaire Marie-Rivier, dans le quartier Saint-Michel à Montréal.

Les turbulences de la pandémie commencent à peser lourd sur le moral du personnel scolaire. Le nombre de congés d’invalidité à court terme, notamment pour épuisement professionnel, a bondi de 50 % en une année dans les écoles privées. Il s’agit d’un indicateur fiable de l’état des troupes dans le réseau public, selon des acteurs du milieu de l’éducation.

« Les gens vivent un niveau de stress constant depuis 22 mois. Et cette année, c’est encore pire que l’an passé », résume Nancy Brousseau, directrice générale de la Fédération des établissements d’enseignement privés (FEEP).

« Les profs, c’est incroyable tout ce qu’ils ont fait comme pirouettes depuis mars 2020. Ils ont dû revoir toutes leurs méthodes d’enseignement, s’adapter sans arrêt, en plus d’affronter les éclosions de COVID, les masques, l’enseignement à distance. C’est lourd et ça ne finit pas », ajoute la représentante de 252 écoles privées de niveaux primaire et secondaire.

La tempête qui frappe le milieu scolaire est de moindre ampleur que celle qui secoue le réseau de la santé, mais les indicateurs de la FEEP virent au rouge. La « fragilité du personnel enseignant » est le défi prioritaire des écoles privées pour l’année 2022. Nancy Brousseau constate que le réseau public vit la même chose.

« L’imprévisibilité des conditions de travail et les mesures constamment en changement ont un impact significatif sur le personnel enseignant. Les attentes des différentes parties (parents, élèves, direction) sont élevées et la pression est forte pour soutenir adéquatement les élèves ayant un besoin d’accompagnement plus soutenu. La capacité d’adaptation du personnel enseignant est mise à rude épreuve par les changements d’approche, de méthode d’enseignement et d’organisation scolaire », indique un rapport de la FEEP sur les défis de l’éducation pour la prochaine année.

Le nombre de congés d’invalidité parmi les enseignants du réseau privé est passé de 192 à 289 dans la dernière année, selon les chiffres transmis à la FEEP par son assureur. En ajoutant les autres catégories de personnel, 585 travailleurs du réseau scolaire privé sont en congé d’invalidité, surtout pour des raisons de santé mentale.

C’est relativement peu, sur un total de près de 8500 travailleurs dans les écoles privées, mais la tendance à la hausse soulève des inquiétudes, explique Mme Brousseau. Elle précise que les directions d’école subissent aussi une pression continuelle.

Une nouvelle encourageante émerge tout de même dans ce flot de difficultés pandémiques : la première semaine de retour en classe s’est plutôt bien passée, souligne la directrice de la FEEP. Peu ou pas de ruptures de service ont été signalées dans les écoles (tant publiques que privées) malgré les craintes de manquer de personnel à cause du variant Omicron.

Le Devoir a constaté cette semaine que le retour à l’école a fait le bonheur des profs et des enfants, malgré les craintes liées à la ventilation des locaux en pleine cinquième vague de la pandémie.

Des profs « à boutte »

« On a peut-être évité les ruptures de service cette semaine, mais je peux vous dire que les profs sont à boutte ! » nuance Marisa Thibault, enseignante à l’école primaire Marie-Rivier, dans le quartier Saint-Michel à Montréal.

Cette déléguée syndicale dit constater un degré d’épuisement jamais vu dans les écoles. Elle et ses collègues se sentent largués par le gouvernement. La pression monte même sur l’Alliance des professeures et des professeurs de Montréal pour qu’elle se fasse plus mordante. Une longue assemblée du syndicat s’est étirée jusqu’à minuit et demi, dans la nuit de mercredi à jeudi.

« Il y avait beaucoup de colère et d’inquiétude. On est au front depuis le début de la pandémie, on s’adapte à des décrets ministériels qui changent constamment, mais on n’a aucune reconnaissance salariale. Ça n’a pas de bon sens, on nous prend pour des carpettes », lance Marisa Thibault.

Elle n’est pas surprise par la hausse des congés d’invalidité à court terme, qu’elle constate dans le réseau public comme au privé : les profs n’ont que six congés de maladie par année. Pas étonnant qu’ils aboutissent en congé d’invalidité, surtout dans le contexte anxiogène qui règne depuis mars 2020, selon la déléguée syndicale.

Marisa Thibault réclame des « congés COVID » pour les enseignants qui doivent s’isoler en raison des consignes de la Santé publique. S’ils sont sans symptômes malgré un résultat positif à un test de dépistage (ou qu’un de leurs proches est porteur du virus), les profs doivent enseigner à distance à partir de chez eux. Pas évident pour des enseignants qui ont de jeunes enfants à la maison. Plusieurs employeurs offrent pourtant des congés exceptionnels dans ces circonstances pandémiques, rappelle Marisa Thibault.

Elle est rassurée par le soutien de sa directrice d’école, mais le problème vient de Québec, selon l’enseignante. Marisa Thibault insiste aussi pour que les profs touchent une « prime COVID » comme il en existe dans le réseau de la santé.

Des fins de semaine occupées

Les infirmières sont captives du « temps supplémentaire obligatoire », mais les profs, eux, font des « remplacements d’urgence » : des enseignants se relaient d’heure en heure devant une classe de leur école laissée sans titulaire à cause d’un collègue absent. Toutes sortes de tâches liées à la pandémie s’ajoutent aussi lors des périodes de travail personnel qui servent normalement à rencontrer des élèves en difficulté, à corriger des examens ou à préparer leurs cours.

« Quand un prof se fait ajouter des tâches dans sa journée, quand pensez-vous qu’il fait ses corrections ou qu’il prépare ses cours ? Les soirs et les fins de semaine, sans aucune rémunération et sans reconnaissance », dit Marisa Thibault.

Les hauts et les bas de la gestion de la COVID-19 mettent à rude épreuve le moral des profs, souligne de son côté Chantal Mailloux, elle aussi titulaire à l’école Marie-Rivier. Les doutes sur la qualité de l’air, les fenêtres ouvertes en plein mois de janvier, les tractations entourant les masques N95, le protocole « incompréhensible » si un élève a des symptômes d’infection, tout cela commence à épuiser le personnel.

On a peut-être évité les bris de service cette semaine, mais je peux vous dire que les profs sont à boutte !

Les profs, c’est incroyable tout ce qu’ils ont fait comme pirouettes depuis mars 2020. [...] C’est lourd et ça ne finit pas.

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