Pourquoi l’Université de l’Ontario français peine-t-elle à attirer des élèves franco-ontariens?

Seulement quatorze élèves ont soumis une demande pour étudier à temps plein à l’université à l’automne prochain, soit cinq de moins qu’à pareille date l’année dernière.
Photo: iStock Seulement quatorze élèves ont soumis une demande pour étudier à temps plein à l’université à l’automne prochain, soit cinq de moins qu’à pareille date l’année dernière.

Moins de vingt élèves du niveau secondaire ontarien ont soumis une demande d’admission à l’Université de l’Ontario français (UOF), pour une deuxième année de suite. Des membres de la communauté franco-ontarienne y voient la conséquence d’une région mal choisie pour l’établissement. D’autres appellent à la patience.

Seulement 14 élèves ont soumis une demande pour étudier à temps plein à l’université à l’automne prochain, soit cinq de moins qu’à pareille date l’année dernière. Le recteur, Pierre Ouellette, expliquait en juillet, à quelques mois de la première rentrée, que l’université n’avait pas été en mesure de recruter un nombre d’étudiants locaux aussi important qu’espéré en raison de l’approbation tardive des programmes. L’université vise particulièrement les élèves du centre et du sud-ouest de la province, où la population francophone est en croissance.

Mais les étudiants de cette région ont moins tendance à étudier en français que leurs pairs franco-ontariens, selon le professeur de l’Université d’Ottawa André Samson, qui n’est pas surpris des dernières données fournies par le Centre de demande d’admission aux universités de l’Ontario. Dans le cadre d’une étude, en 2014, le professeur a sondé des milliers d’élèves de douzième année dans des écoles françaises de la province sur leur transition scolaire.

« Ces jeunes vivent dans un milieu totalement anglophone », dit-il en entrevue au sujet des élèves rencontrés dans trois écoles de la région de Toronto durant ses recherches. Ils s’identifiaient donc moins au français. « Les raisons qui motivent la poursuite des études postsecondaires en français sont surtout reliées à l’identité langagière et à la langue parlée à la maison », écrit le professeur dans une présentation de son étude.

« Il faut être patient et faire confiance à l’administration », prévient néanmoins le Torontois Michael Norris. L’ex-membre d’un comité gouvernemental explorant le projet d’une université francophone, avant l’ouverture de l’UOF, croit encore fermement au projet. « L’intérêt va grandir au fil du temps », promet-il.

Insécurité linguistique

Au moment de la remise des diplômes à l’école secondaire Étienne-Brûlé de Toronto, en 2019, seulement 4 des 60 diplômés ont choisi de poursuivre leur éducation en français, se souvient Natasha Pelletier. La Torontoise, autrefois présidente de la Fédération de la jeunesse franco-ontarienne, est l’une des quatre membres de la cohorte qui a pris la direction d’un établissement francophone.

Sa meilleure amie, comme plusieurs autres étudiants, s’est inscrite à l’Université Ryerson, dit-elle. « La grande majorité des élèves n’étaient pas à l’aise de parler français à cause de l’insécurité linguistique », décrit Natasha Pelletier. Beaucoup n’aimaient pas parler la langue. « Le système d’éducation ne nous prépare pas vraiment bien à être à l’aise en français », avance l’étudiante de l’Université d’Ottawa.

« Pour faire des études postsecondaires en français, il faut un niveau de français excellent qui va parfois au-delà du niveau généralement obtenu après le secondaire », estime Véronique Ponce, une ancienne professeure de français au collège des Grands Lacs, un établissement postsecondaire torontois qui accueillait les élèves du centre et du sud-ouest de la province entre 1995 et 2001. « C’est tout un enjeu malgré la politique d’aménagement linguistique de l’Ontario », ajoute-t-elle.

À l’Université d’Ottawa, Natasha Pelletier note qu’elle a aussi pu trouver une plus grande communauté francophone que celle de l’UOF. « Qui voudrait faire des études en français dans un environnement anglophone, alors qu’Ottawa, Montréal et Québec sont à côté et qu’on offre une vie sociale et un soutien en français que l’on n’a pas, ici, à Toronto ? » demande Véronique Ponce.

Concurrence féroce

Michael Norris, 25 ans, assure qu’il se serait inscrit à l’UOF s’il en avait eu la chance. « Je suis francophile, mes parents sont anglophones, et j’aurais eu mon diplôme à l’UOF », explique celui qui est maintenant agent de développement économique au Conseil de la coopération de l’Ontario. Mais la concurrence est féroce dans la région, souligne André Samson. « L’idéal, pour les élèves [torontois], c’est d’aller faire leurs études à l’Université de Toronto, et je les comprends : c’est prestigieux, et ça attire des étudiants du monde entier », note le professeur.

Les élèves de douzième année qu’il a rencontrés avaient aussi une « indécision vocationnelle sévère », relate M. Samson. Ce dernier appuie l’expansion des programmes en français en Ontario, mais pense que l’ouverture à Toronto d’un campus francophone qui aurait été affilié à une université déjà existante et qui aurait proposé des programmes reconnus aurait été une offre plus attirante. « Quand on est jeune, on est anxieux, donc on ne veut pas craindre que [notre programme] ne nous mène nulle part », affirme Natasha Pelletier.

L’entente de financement de l’université prévoit le versement de subventions des gouvernements provinciaux et fédéraux pendant huit ans. « On a huit ans pour construire la réputation de l’UOF, ce n’est pas beaucoup de temps », remarque Michael Norris, qui a travaillé brièvement pour l’établissement en 2020. À mesure que les premiers diplômés de l’université entreront sur le marché du travail, l’établissement gagnera en notoriété, dit-il. « Dans 14-15 ans, ça va exploser », pense le Franco-Ontarien.
Ce reportage bénéficie du soutien de l’Initiative de journalisme local, financée par le gouvernement du Canada.

À voir en vidéo