La ventilation des classes donne des maux de tête aux enseignants

Québec demande aux professionnels du réseau d’ouvrir les portes et les fenêtres quand les lectures dépassent les 1500 parties par million.
Photo: Paul Chiasson La Presse canadienne Québec demande aux professionnels du réseau d’ouvrir les portes et les fenêtres quand les lectures dépassent les 1500 parties par million.

Depuis le retour en classe, mardi, des employés du réseau de l’éducation peuvent constater de visu les hauts et les bas de la qualité de l’air dans leurs classes, souvent sans pouvoir compter sur de réelles solutions.

Le ministère de l’Éducation s’était engagé à doter les classes de lecteurs de CO2. Il a procédé au cours des dernières semaines à un blitz d’installation. En date de jeudi, 70 % des 90 000 appareils promis avaient été livrés, assure-t-on.

Résultat : depuis la reprise des cours en personne, plusieurs travailleurs du réseau de l’éducation tombent sur ces petites machines à l’entrée de leur local. Ils peuvent y lire la température de la classe et le taux de CO2 dans l’air, en parties par million (ppm).

Corine (nous utilisons un prénom fictif pour protéger l’identité de notre source) est de celles qui ont pu observer dès mardi l’effet qu’a le retour des élèves en classe sur la circulation de l’air. Cette semaine, cette orthopédagogue de l’Abitibi, qui a préféré taire son nom par crainte de représailles professionnelles, a transmis au Devoir plusieurs photos de lecteurs affichant un taux de CO2 supérieur à 2500 ppm, soit 1000 ppm de plus que le taux préconisé par le ministère.

« On fait quoi ensuite ? Je comprends que ce n’est pas un danger pour la vie. C’est juste qu’on sait qu’à ces nombres-là, ça ne nous aidera pas pour la transmission de la COVID », lance-t-elle au téléphone.

Québec demande aux professionnels du réseau d’ouvrir les portes et les fenêtres quand les lectures dépassent les 1500 ppm. « Si la moyenne dépasse 1500 ppm à répétition malgré une bonne ventilation des lieux, l’organisme scolaire devra envisager de réaliser des travaux d’amélioration de la qualité de l’air », écrit au Devoir le responsable des relations de presse du ministère de l’Éducation, Bryan St-Louis.

C’est pelleter le problème par en avant, rétorque le président de la Fédération autonome de l’enseignement, Sylvain Mallette. Il dit avoir reçu lui-même quantité de lectures « inquiétantes » au début de la semaine.« Là, on constate les difficultés, alors que, depuis deux ans, on dit qu’il y a un problème de qualité de l’air », affirme-t-il.

En commission parlementaire à l’Assemblée nationale l’été dernier, le ministre de l’Éducation, Jean-François Roberge, admettait que plutôt que de reculer, le nombre d’écoles vétustes au Québec avait augmenté de deux points de pourcentage depuis le début du mandat caquiste. Aux dernières nouvelles, ce chiffre s’élevait à 56 % du parc immobilier en éducation.

« Pas en sécurité »

Léonie (également un prénom fictif) travaille dans une classe de sixième année de Laval. Elle y a enregistré cet hiver des taux de CO2 allant jusqu’à 3900 ppm. « Je ne me sens pas en sécurité », laisse-t-elle tomber.

Mise sur ses gardes par l’arrivée du variant Omicron, en décembre, l’enseignante a tenté d’obtenir auprès de sa direction un échangeur d’air. Sans succès : cette semaine, son centre de services scolaire lui transmettait par courriel une analyse lui demandant simplement d’ouvrir les fenêtres cinq à dix minutes par heure.

Seul problème : Léonie laisse les fenêtres ouvertes à longueur de journée.

« C’est déjà assez difficile, les conditions d’enseignement présentement. On a beaucoup d’élèves qui manquent. On doit travailler pour leur envoyer des choses, pour faire le rattrapage », relate-t-elle.

« En plus de ça, je dois me battre pour avoir des conditions de travail adéquates pour mes élèves et pour moi. On se met la tête dans le sable et on répond toujours qu’il n’y en a pas, de problème », ajoute l’enseignante lavalloise.

Étalonnage nécessaire

 

Selon le ministère de l’Éducation, la première semaine de la rentrée hivernale rime avec « ajustement ». Les appareils fournis au réseau feront d’ailleurs l’objet d’un étalonnage d’une « période minimale de huit jours ».

« Les mouvements et les vibrations associées à la manutention des appareils peuvent déplacer des poussières dans les capteurs. Ce qui peut influencer légèrement les lectures à la hausse ou à la baisse. […] Cela dit, les données récoltées dans cet intervalle restent représentatives de l’état de la classe, et la représentation de l’évolution de la concentration de CO2 est juste », soutient le ministère.

Je dois me battre pour avoir des conditions de travail adéquates pour mes élèves et pour moi. On se met la tête dans le sable et on répond toujours qu’il n’y en a pas, de problème.

 

Sylvain Mallette reproche à Québec de rejeter le travail dans la cour des professeurs. Ouvrir les fenêtres, surveiller son lecteur : le cahier de tâches des enseignants épaissit à vue d’œil depuis cet hiver, dit-il.

Corine assure que les professeurs font tout en leur possible pour suivre les directives du ministère. « Mais nous, on est en Abitibi. Il fait -30 °C depuis un mois », remarque-t-elle. « On ouvre les fenêtres, mais c’est quand elles ne sont pas gelées », poursuit-elle.

Dans ce contexte de froid intense, Québec doit repenser ses interventions, affirme M. Mallette. À ses yeux, l’intervention passe par l’installation d’échangeurs d’air supplémentaires. L’Alliance des professeures et professeurs de Montréal plaide pour la distribution de masques N95 dans les classes de la métropole.

« Dans le travail du prof, il y a beaucoup d’accompagnement individuel. Dans ces contacts rapprochés, ça pourrait être une solution », souligne sa présidente, Catherine Beauvais-St-Pierre.

Le nouveau directeur national de santé publique du Québec, Luc Boileau, affirme pour l’instant que les masques N95 n’apportent aucun avantage majeur dans les classes par rapport au masque chirurgical bleu.



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