Ces profs qui «ont une vie» hors de l’école

L’enseignant de musique Sébastien Potvin, alias Barbada
Photo: Jacques Nadeau Le Devoir L’enseignant de musique Sébastien Potvin, alias Barbada

Enseignant de musique au primaire, Sébastien Potvin se métamorphose la nuit venue. Il enfile son costume de drag-queen et devient Barbada, vedette de cabaret et étoile montante de la télévision.

Ce prof hors norme est devenu une personnalité connue dans le monde du spectacle. Barbada est une des têtes d’affiche de la série Call Me Mother sur OUTtv, seule chaîne LGBTQ au Canada. La drag-queen a aussi commencé le tournage d’une émission de télé pour enfants, qui sera diffusée au printemps sur Tou.tv. Pédagogue dans l’âme, qu’elle ait son habit de prof ou son habit de drag, Barbada initiera les enfants à la musique dans cette série de dix épisodes. Elle lit aussi des contes pour enfants dans les bibliothèques publiques.

« Je ne regrette aucun de mes choix. Je dis aux enfants : “Follow your dreams”. Il y a des similarités entre mes deux métiers : prof ou drag-queen, on entre en scène », raconte Sébastien Potvin, rencontré dans un café du Village, à Montréal, au mois de décembre, juste avant le reconfinement dû au variant Omicron.

Ce prof de 37 ans incarne une nouvelle génération d’enseignants flamboyants, aux opinions parfois bien tranchées, qui sortent du moule. Ces jeunes ébranlent l’image austère qui colle à la profession en menant hors de leur école des carrières de musicien, de chanteur, d’humoriste, d’influenceur sur les réseaux sociaux ou même d’athlète olympique.

Photo: Jacques Nadeau Le Devoir Sébastien Potvin occupe un poste d’enseignant à temps partiel pour concilier ses passions.

Ces profs repoussent les limites du « devoir de réserve » et de « loyauté » des enseignants, qui est interprété de façon variable d’un milieu à l’autre. Un enseignant du secondaire à Châteauguay, chanteur de hip-hop hors des heures de classe, a ainsi été suspendu l’automne dernier — puis réintégré — après être apparu torse nu dans la vidéo d’une de ses chansons.

La mésaventure de ce prof de 34 ans, Chad Ashe, a provoqué un débat de société. Le système scolaire interdit le port du voile aux enseignantes, mais n’aime pas non plus ceux ou celles qui se dévoilent trop. Résultat : certains profs marchent sur des œufs.

« Il faut arrêter de penser que les profs sont juste des profs, dit Sébastien Potvin. On a le droit d’avoir une vie à l’extérieur du travail. Notre métier a longtemps été perçu comme une vocation, mais ce n’est plus le cas. C’est un métier comme les autres. »

Donner une représentation

 

Sébastien Potvin a commencé ses deux professions (de prof et d’artiste) en parallèle dès le moment où il a obtenu son baccalauréat en enseignement de la musique à l’Université du Québec à Montréal, en 2005. Il prévoyait de se consacrer à l’enseignement à temps plein, mais la vie en a décidé autrement : les contrats de drag-queen se sont multipliés. L’enseignant s’est résigné à occuper un poste à temps partiel dans les écoles, pour concilier ses deux passions.

En 16 ans d’enseignement sur la Rive-Sud, Sébastien Potvin a toujours eu l’appui de ses collègues et de ses directions d’école. Et ses élèves l’adorent, même s’ils ignorent pour la plupart sa double vie de prof et d’artiste. « S’ils ont entendu parler de Barbada et qu’ils me posent des questions à ce sujet, je leur dis la vérité. »

Il a toutefois révélé dès le début à ses supérieurs son travail de drag-queen. Une seule fois, en début de carrière, une directrice d’école lui a demandé de retirer une vidéo qui aurait pu être mal interprétée hors de son contexte. « Le problème, c’est que les gens ne savent pas ce qu’est un spectacle de drag-queen. Ce n’est pas une pièce de théâtre, ce n’est pas de l’humour, ce n’est pas de la danse, ce n’est pas du chant : c’est tout ça ! » explique Barbada.

C’est une « performance », en quelque sorte. Une représentation. Comme un cours… Barbada est convaincue que son expérience de la scène fait d’elle un meilleur prof. Ses yeux brillent littéralement lorsqu’elle parle de ses deux passions qui s’entrecroisent.

« L’Art avec un grand A, c’est le prétexte pour parler de plein de choses. À travers le dessin, à travers la musique, le théâtre, la danse, le cinéma, on parle de la vie. On parle d’amour. On parle de la société. J’ai vraiment l’attention des enfants quand on aborde ces thèmes en classe. »

Ces jours-ci, Barbada prend toute la place dans la vie de Sébastien Potvin. Il a dû prendre une pause de l’enseignement parce que son centre de services scolaire a refusé de lui accorder un congé sans solde pour le tournage de ses émissions. Il dit avoir hâte de retourner en classe.

Un prof « activiste »

Jonathan St-Pierre, enseignant au secondaire à Rouyn-Noranda, sort lui aussi du moule de l’enseignant traditionnel. Avec ses tatouages, ses piercings et sa longue barbe, il a plus l’air d’un chanteur heavy metal que d’un prof. Il jouait bel et bien dans un groupe « métal » au début de sa carrière en enseignement. Plus maintenant. Mais il reste un personnage hors norme dans le milieu feutré de l’éducation.

« On n’est plus dans Les filles de Caleb ! Les profs ont le droit d’avoir une vie », lance l’enseignant de 38 ans au téléphone. « On ne peut plus avoir juste un modèle de prof unique. On n’aura pas le choix, avec la pénurie de personnel : il y a beaucoup de jeunes qui ne viendront pas en enseignement si ça ne change pas », affirme Jonathan St-Pierre.

Celui qui se décrit comme un « activiste pédagogique » est devenu une personnalité sur les réseaux sociaux grâce à son blogue Jonathan le Prof, lancé il y a quatre ans. Il n’a demandé la permission à personne avant de lancer son blogue, mais il a quand même attendu d’avoir sa permanence.

Photo: Yannick Collin Jonathan St-Pierre

Jonathan le Prof n’a pas la langue dans sa poche. Fort de sa notoriété, il n’hésite pas à tester les limites du fameux « devoir de loyauté », qui incite généralement ses collègues à éviter toute prise de parole publique. « Nous ne sommes pas que des profs », a-t-il écrit aux 41 552 abonnés de sa page Facebook après la suspension de l’enseignant Chad Ashe, de Châteauguay, qui a eu le malheur d’apparaître en maillot de bain dans une vidéo, cet automne. « Un prof qui fait du hip-hop, ça devrait être valorisé, dit Jonathan St-Pierre. Pour un jeune de 12, 13, 14 ans, c’est inspirant de voir un prof réussir en tant qu’artiste. »

Jonathan le Prof ne fait pas que des coups d’éclat : les réseaux sociaux lui servent de prétexte pour parler de sujets sérieux comme la Corée du Nord, le Kazakhstan, la pandémie, la politique américaine…

Gérer des petits tannants

 

Steeve Diamond, humoriste, chanteur et imitateur, explique que l’expérience de la scène l’aide dans son nouveau métier d’enseignant. Il avait commencé un baccalauréat en enseignement de l’anglais à l’Université du Québec à Trois-Rivières avant que sa carrière artistique prenne son envol. Quand tous ses spectacles ont été annulés en mars 2020 à cause de la pandémie, il a décidé de tenter sa chance dans l’enseignement. Depuis, il a été prof d’anglais dans trois écoles primaires en banlieue de Montréal.

« Je suis tombé en amour avec le métier. J’ai l’habitude de gérer des tannants quand je donne des spectacles dans les bars. Ça m’a donné confiance pour gérer les petits tannants en classe », dit-il en riant.

Photo: Laurence Labat Steeve Diamond

Steeve Diamond est rempli d’admiration pour ses collègues. « C’est un métier difficile. Je dis aux titulaires : “Je ne la veux pas, votre job !” » raconte l’humoriste reconnu pour ses imitations de Pavarotti, de Ginette Reno, de Gerry Boulet et de bien d’autres.

Il fait partie des 30 000 enseignants « non légalement qualifiés » appelés en renfort dans le réseau scolaire en raison de la pénurie de profs. Steeve Diamond continue d’enseigner, même si la vie de scène a repris tranquillement avant la flambée des cas de COVID-19, le mois dernier. Il est prêt à continuer le métier de prof dans un avenir prévisible.

Des cours et des courses

 

La pandémie a aussi bouleversé les plans de Farah Jacques. Cette enseignante en mathématiques au secondaire est aussi une athlète d’élite. Elle a terminé au septième rang au relais 4x100 mètres aux Jeux olympiques de Rio en 2016. Faute de pistes d’entraînement — qui étaient fermées dans la région d’Ottawa-Gatineau à cause de la COVID —, elle a raté de peu les qualifications en vue des Jeux de Tokyo, tenus l’été dernier.

Les deux dernières années ont été pénibles pour l’athlète de 31 ans, qui réfléchit à son avenir. Elle envisage de se consacrer entièrement à l’enseignement, qu’elle pratiquait à temps partiel en même temps que sa carrière olympique.

Chose certaine, Farah Jacques ne regrette pas les sacrifices de la dernière décennie. Pour s’entraîner et prendre part aux compétitions, elle a mené à terme son baccalauréat en enseignement en six ans plutôt qu’en quatre ans. Elle a progressé dans sa carrière d’athlète tout en enseignant à l’école secondaire Grande-Rivière, à Gatineau.

Photo: Comité olympique canadien

Farah Jacques

« L’athlétisme m’aide à enseigner. Je suis habituée à la pression. Il n’y a pas grand-chose qui me déstabilise. Je suis prête à tout », raconte-t-elle en entrevue.

Farah Jacques est convaincue que son statut d’athlète l’aide à gagner le respect de ses élèves de deuxième secondaire. En début d’année, elle leur parle de son expérience olympique. Elle leur montre des vidéos de ses compétitions. Elle répond à leurs questions. Elle sent l’intérêt de ses élèves.

À sa façon, Farah Jacques détonne elle aussi par rapport à l’image d’Émilie Bordeleau dans son école de rang des Filles de Caleb. Ça ne l’empêche pas d’adorer son métier. Oui, « il y a une vie à l’extérieur de la classe », mais le cœur des profs n’est jamais bien loin de l’école.

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