Le baccalauréat doit être l’unique porte d’entrée pour devenir infirmière

André Lavoie
Collaboration spéciale
À plusieurs endroits au Canada et à travers le monde où le baccalauréat est devenu la porte d’entrée exclusive de la profession infirmière, les effets quantitatifs et qualitatifs se sont fait sentir.
Illustration: Tiffet À plusieurs endroits au Canada et à travers le monde où le baccalauréat est devenu la porte d’entrée exclusive de la profession infirmière, les effets quantitatifs et qualitatifs se sont fait sentir.

Ce texte fait partie du cahier spécial Enseignement supérieur

Nous avions un slogan dans les années 1990 : “Le bac pour tous en l’an 2000.” Nous sommes en 2022… » Ce rappel, Luc Mathieu, président de l’Ordre des infirmières et des infirmiers du Québec (OIIQ) depuis 2018, l’évoque pour souligner à la fois à quel point le temps passe vite… et que certaines choses bougent lentement. Car le souhait de l’OIIQ, des leaders de la profession et parmi la communauté infirmière est le même depuis longtemps : faire en sorte que le baccalauréat soit le sésame pour obtenir le permis d’exercer la profession infirmière.

Car contrairement « aux 46 ordres professionnels au Québec, l’OIIQ est le seul avec des cheminements différents pour donner accès au même permis », affirme celui qui est aussi professeur des sciences infirmières de la Faculté de médecine et des sciences de la santé de l’Université de Sherbrooke. Au collégial, un étudiant a le choix entre le DEC en soins infirmiers, le DEC préuniversitaire et le baccalauréat de trois ans en sciences infirmières, ou alors le DEC-BAC pour un diplômé en soins infirmiers qui pourra faire son baccalauréat en deux ans. « Un diplôme très populaire », souligne-t-il.

Il y a, dans ces parcours multiples, une certaine forme d’iniquité, selon Luc Mathieu. « L’examen de l’OIIQ est conçu en fonction des connaissances acquises au collégial, et non pas en fonction de celles de la formation universitaire, affirme son président. Avoir deux permis pour régler la solution ? Nos collègues du réseau de la santé n’en veulent pas, car cela compliquerait encore plus l’organisation du travail. » Et elle est suffisamment complexe, selon une étude de Roxane Borgès da Silva, professeure à l’École de santé publique de l’Université de Montréal, qui avait sondé 33 acteurs du système de santé de la région de Montréal en 2019. Parmi ses constats : les différentes catégories d’infirmières font en sorte que plusieurs ne sont pas employées pour ce qu’elles seraient censées faire, ce qui crée de la frustration et du gaspillage d’expertise.

Une analyse que partage Kathleen Lechasseur, professeure en sciences infirmières à l’Université Laval. Selon elle, la qualité de la formation collégiale n’est pas remise en cause dans tout ce débat, bien au contraire, mais « plusieurs pans de la pratique ne sont pas couverts [à ce niveau] et doivent être prioritaires ». Qu’il s’agisse des soins critiques, de la santé communautaire, ou des soins palliatifs, tout cela nécessite une formation universitaire. « À l’université, on parle de sciences infirmières, souligne Kathleen Lechasseur. Nous préparons les futurs diplômés sur le plan technique, car nous avons d’excellents laboratoires, mais aussi à la façon d’utiliser la recherche et de faire preuve de rigueur scientifique. Tout cela contribue à assurer, et à augmenter, la qualité des soins. »

Entrer par une seule porte

 

À plusieurs endroits au Canada et à travers le monde où le baccalauréat est devenu la porte d’entrée exclusive de la profession, les effets quantitatifs et qualitatifs se sont fait sentir, témoignent Luc Mathieu et Kathleen Lechasseur. « On dit que de rehausser les exigences va entraîner une pénurie de main-d’œuvre, mais c’est tout le contraire qu’on a vu en Ontario, en Colombie-Britannique ou en Suisse romande », souligne le premier. « Ainsi, 67 études internationales présentent des constats frappants, par exemple une baisse de 4 à 14 % du risque de mortalité grâce à une hausse de 10 % d’infirmières bachelières, sans compter une réduction importante des infections nosocomiales dans les milieux de soins », ajoute celle qui est aussi présidente de l’Association canadienne des écoles en sciences infirmières de la région de Québec.

En ce moment, 50 % des 80 000 infirmières que compte le Québec détiennent un baccalauréat. « On n’a jamais eu autant d’infirmières, admet Luc Mathieu, mais l’enjeu, c’est la façon dont on les utilise. La véritable pénurie, c’est celle des professionnels en soins capables d’accueillir un plus grand nombre de patients. Plus d’infirmières bachelières peuvent améliorer l’efficience. »

On dit que de rehausser les exigences [de la formation] va entraîner une pénurie de main-d’oeuvre, mais c’est tout le contraire qu’on a vu en Ontario, en Colombie-Britannique ou en Suisse romande

 

« Imaginez si ces 80 000 infirmières possédaient toutes un baccalauréat et occupaient 100 % de leur champ de pratique : on ne parlerait plus de pénurie », avance Kathleen Lechasseur. Et dans le contexte difficile de la présente pandémie, certaines d’entre elles, formées en prévention et en contrôle des infections, pourraient jouer un rôle de premier plan. « On ne les entend pas beaucoup, regrette la professeure de l’Université Laval. Elles ne sont pas très nombreuses, débordées, mais cruciales dans le contexte actuel. Leur travail exige un diplôme de 2e cycle. Donc, si on veut en former plus dans ce secteur, il faut un baccalauréat. » 



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