Émoi pour un prof déguisé en Autochtone

Les méthodes pédagogiques d'un chargé de cours de l’Université du Québec à Chicoutimi ont causé des remous dans ses groupes.
Photo: iStock Les méthodes pédagogiques d'un chargé de cours de l’Université du Québec à Chicoutimi ont causé des remous dans ses groupes.

Un chargé de cours de l’Université du Québec à Chicoutimi (UQAC) qui s’est présenté en classe déguisé en Autochtone en plus de mentionner le « mot en n » devant ses étudiants a été éjecté de ses trois tâches d’enseignement jusqu’à la fin de la session d’automne. Il pourra reprendre le travail en janvier 2022, mais devra suivre une formation pour éviter les faux pas pédagogiques.

Selon ce que Le Devoir a appris, ce chargé de cours ayant 12 années d’expérience a été suspendu avec solde durant l’enquête interne à son sujet, qui a pris fin cette semaine. Il sera rémunéré jusqu’à la fin de la session, même si ses trois tâches de cours ont été transférées à un autre enseignant.

Ce chargé de cours au Département des arts, des lettres et du langage de l’UQAC, Michal Pawica, pourra recommencer à enseigner à la session d’hiver. Il s’est engagé à corriger ses « comportements jugés inappropriés ».

Selon nos sources, la direction de l’université a déterminé qu’un professeur a le droit d’enseigner des sujets controversés sans se censurer, mais qu’il doit maintenir un climat propice aux apprentissages et au dialogue, y compris en évitant de provoquer les étudiants.

Les méthodes pédagogiques de l’enseignant ont causé des remous dans ses groupes. Il s’est présenté en classe déguisé en Autochtone le 1er novembre, au lendemain de l’Halloween. Il enseignait ce jour-là un texte portant sur la Commission de vérité et réconciliation avec les Premières Nations.

Le chargé de cours a fait valoir qu’il s’était déguisé pour capter l’attention des étudiants. Il a aussi enfilé d’autres types de costumes au cours des dernières semaines, dont un de cow-boy, pour illustrer ses propos. Michal Pawica est considéré comme un prof « coloré », qui utilise l’humour et l’ironie à des fins pédagogiques. Certains étudiants apprécient, d’autres non.

Même si ces déguisements n’ont été portés avec aucune intention malveillante, la mise en scène a été jugée inappropriée par des étudiants et par la direction de l’UQAC. Les questions autochtones sont devenues un sujet extrêmement délicat au Québec, notamment depuis la mort de Joyce Echaquan à l’hôpital de Joliette et la découverte de fosses communes près de pensionnats pour Autochtones au Canada.

Autre sujet délicat, nos sources indiquent que Michal Pawica a mentionné en classe le fameux « mot en n » dans le but de mettre en contexte et de dénoncer le racisme de Donald Trump aux États-Unis. Ce mot honni a un caractère explosif depuis qu’une chargée de cours de l’Université d’Ottawa a été suspendue il y a un an pour l’avoir prononcé. Cet incident avait déclenché une tempête nationale sur la liberté de l’enseignement universitaire.

« Principe d’équité »

Selon nos informations, le chargé de cours de l’UQAC a reconnu ses torts et s’est engagé à corriger le tir. Joint par Le Devoir, Michal Pawica a décliné notre demande d’entrevue. Le Syndicat des chargés de cours de l’UQAC, qui a accompagné M. Pawica tout au long du processus d’enquête, a aussi refusé de commenter le dossier, de même que le Mouvement des associations générales étudiantes (MAGE-UQAC) et l’Association des étudiants en linguistique et en langues modernes (Ling-Lang).

De son côté, l’UQAC a refusé de commenter le fond de l’affaire pour des raisons de confidentialité. « Nous traitons toutes ces situations en fonction des normes du travail [et] en vertu des lois prévues à cet effet et du principe d’équité », a indiqué Marie-Karlynn Laflamme, directrice des communications et des relations publiques de l’UQAC.

« La personne mise en cause est rapidement informée de la situation, et nous prenons des mesures provisoires d’accompagnement, de part et d’autre, pour assurer le traitement de la situation avec équité », a-t-elle précisé.

Des balises attendues

Le milieu de l’enseignement supérieur attend avec impatience le rapport de la Commission scientifique et technique indépendante sur la reconnaissance de la liberté de l’enseignement dans le milieu universitaire. Cette commission, présidée par Alexandre Cloutier, vice-recteur aux partenariats, aux affaires internationales et autochtones de l’UQAC, doit produire des balises pour garantir la liberté des profs en cette ère de débats polarisants.

Sans se prononcer sur le cas du chargé de cours de l’UQAC qui s’est déguisé, la Fédération québécoise des professeures et professeurs d’université (FQPPU) juge que les enseignants doivent pouvoir aborder des sujets choquants sans se censurer.

« On ne veut pas défendre l’indéfendable. On est conscients qu’on doit ménager les susceptibilités. Il faut choisir les bons mots. Mais faire l’étude de Louis-Ferdinand Céline, qui avait des sympathies nazies, ou de Richard Wagner, qui était antisémite, ne signifie pas en faire l’apologie », nuance Jean Portugais, président de la FQPPU (qui représente 8200 professeurs, mais pas les chargés de cours).

Il tient à ce que les professeurs soient protégés par leur direction en cas de plainte d’étudiants heurtés par le contenu d’un cours. Il faut différencier une « maladresse » d’une « faute grave » commise par un prof, selon lui. « Par exemple, si Éric Zemmour [candidat d’extrême droite en France] était en classe au Québec, il ne tiendrait pas cinq minutes, parce que personne ne le soutiendrait, y compris la FQPPU ! » affirme Jean Portugais.

La Fédération s’inquiète aussi des pressions économiques qui pèsent sur l’autonomie des professeurs. Ceux-ci tiennent à se protéger contre les pressions des bailleurs de fonds qui soutiennent la recherche. La FQPPU est aussi préoccupée par la marchandisation de l’éducation, le phénomène selon lequel les étudiants sont considérés comme des « clients » qu’il faut satisfaire.

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