Initiatives pédagogiques - L'alphabétisation en question

Professeure à l'École de travail social de l'UQAM, Danielle Desmarais a coordonné l'imposante recherche sur l'appropriation de la lecture et de l'écriture initiée par la Boîte à lettres (BAL) de Longueuil. La spécialiste en formation des adultes nous livre ici ses réflexions sur sa nouvelle perspective de l'alphabétisation.

Penser avec son crayon, disait Sartre. Selon Danielle Desmarais, le célèbre philosophe et écrivain français avait bien raison: l'écriture doit servir à réfléchir et à dire quelque chose de soi. Une vérité toute simple que l'école a quelque peu oubliée au profit du code grammatical. «On se souvient qu'on faisait des fautes dans sa dictée, qu'on devait apprendre des mots par coeur. L'école a oublié les notions de plaisir, de communication et de réflexion au profit du code!»

Comment transmettre à des analphabètes le goût d'apprendre à lire et à écrire lorsqu'on n'a jamais pris le temps de réfléchir soi-même sur la façon dont on a assimilé des connaissances? Comment faire pour éviter de reproduire des modèles appris et intégrés dès la tendre enfance? «Il y a une part importante de ce qu'on transmet qui relève de notre propre apprentissage, dit Danielle Desmarais. On doit s'interroger sur la place qu'occupe l'apprentissage de la lecture et de l'écriture dans sa vie.»

Histoires de vie

Voilà pourquoi, lorsque les intervenantes de la BAL l'ont «choisie» pour aller de l'avant dans leur recherche sur l'appropriation de la lecture et de l'écriture (ALE), Danielle Desmarais a proposé aussitôt la méthode des récits de vie, qui donne la parole à des gens qui ne l'ont habituellement pas. «Le récit de vie met à distance les expériences vécues, explique l'anthropologue de formation, qui applique cette approche dans ses travaux universitaires mais aussi en formation des adultes depuis plus de 20 ans. Quand on réfléchit sur soi, c'est comme conduire sa voiture. Il y a toujours un angle mort qui se dérobe à notre conscience.» L'analyse en groupe des histoires de vie permet ainsi aux participants de découvrir des aspects d'eux-mêmes qui ont pu leur échapper.

Durant les quatre premières années de la recherche, qui aura pris cinq ans au total, Danielle Desmarais a formé les intervenantes de la BAL à l'approche biographique en lien avec l'écriture et la lecture. L'équipe l'a proposée à son tour aux jeunes analphabètes à travers des ateliers. Seulement, cette action menée auprès des jeunes n'a pas tardé à ouvrir une brèche. «On a vite compris que les jeunes, à mesure qu'ils se remémoraient leur histoire à l'école, se souvenaient d'un passé douloureux. Beaucoup de choses sont remontées à la surface.»

Pour que l'atelier de formation ne tourne pas en thérapie de groupe, la BAL a mis sur pied un nouvel espace où les jeunes pouvaient dire leurs souffrances. «À partir de l'atelier autobiographie, d'autres actions ont été menées, tel le suivi individuel, qui ont contribué à transformer l'approche globale de la BAL», résume l'experte.

Une expertise convoitée

Curieusement, depuis deux ans qu'ont été instaurés les ateliers d'autobiographie à la BAL mais aussi, suivant son exemple, dans un certain nombre d'organismes populaires en alphabétisation, il semblerait que de plus en plus de jeunes de 16 à 25 ans s'y pointent pour parfaire leurs connaissances de la langue française. Hasard ou coïncidence? Danielle Desmarais n'hésite pas à attribuer cette surprenante constatation à l'échec des classes spéciales. «Même si, depuis la réforme de l'éducation, il n'y a plus officiellement de classes spéciales, on est loin d'avoir résolu tous les problèmes, dit-elle. Pour les années à venir, les groupes en alpha vont recevoir beaucoup de jeunes qui sont passés par là et sortent de l'école avec d'importantes difficultés en lecture et en écriture.»

En ce sens, poursuit la chercheure, il est primordial de s'attarder sur l'expertise développée par la BAL, seul organisme en alphabétisation au Québec à prendre en charge les 16 à 25 ans. Le livre L'Alphabétisation en question, fruit des cinq années de recherche, qui propose rien de moins qu'une transformation des pratiques et des représentations de l'écrit, a d'ailleurs été l'occasion de relayer les connaissances acquises. «Les intervenantes de la BAL offrent des formations à l'approche autobiographique à leurs collègues du milieu de l'alpha, indique Danielle Desmarais. C'est une façon de poursuivre le questionnement sur ce qu'est apprendre à lire et à écrire, sur la façon de mettre en place un dispositif de formation pour les personnes analphabètes.»

L'appropriation de l'écrit

Mais au fait, qu'est-ce qu'apprendre à lire et à écrire? Pour Danielle Desmarais, l'alphabétisation est une question d'identité. «Quand on apprend à lire et à écrire, on le fait avec tout ce qu'on est comme être humain: nos valeurs, les principes d'éducation, le contexte familial... L'appropriation de l'écriture et de la lecture s'inscrit dans une dynamique d'apprentissage au sens large.»

À ses yeux, l'appropriation surpasse l'apprentissage puisqu'elle mène à la transformation de la personne. Mais avant de s'approprier l'écrit, encore faut-il réfléchir aux représentations que l'on en a, au sens qu'il peut prendre dans sa vie et sa culture. «On doit parvenir à déterminer ce qui "fait sens" pour soi pour s'ouvrir ensuite aux autres» dit-elle, évoquant l'exemple d'un jeune pour qui lire dans l'autobus était réservé à «l'élite». «L'atelier d'autobiographie lui a permis de créer une déchirure dans cette façon de penser sa place. En entendant un autre lui raconter comment il avait été absorbé par un livre au point de le traîner partout, le jeune s'est ouvert à une nouvelle expérience.»

À partir du moment où l'on a revisité son passé dans l'univers de l'écrit, qu'on a vu que ce passé était constitué d'une série d'échecs mais d'autres choses aussi, on jette un autre regard sur soi, estime l'universitaire. «Une ouverture aux autres et à l'avenir est alors possible.»

Pour Danielle Desmarais, la nouvelle perspective d'alphabétisation doit tenir compte du fait que l'écriture n'est pas centrale pour tout le monde, même si elle est un passeport pour s'intégrer dans la société. Autrement dit, l'appropriation de la lecture et de l'écriture ne doit pas être une fin en soi, mais un outil pour aider les être humains à évoluer.
1 commentaire
  • Renelle Truchon - Inscrite 4 octobre 2004 11 h 59

    VISION SEMBLABLE

    Bonjour Madame Desmarais!

    Nous sommes un organisme de bienfaisance de la région de Lanaudière et nous véhiculons, tout comme vous, les valeurs de l'expression par l'écriture et la lecture de qualité ! Nous travaillons auprès des tout-petits et des jeunes et nous utilisons, pour ce faire, un outil novateur qui est un autobus scolaire nommé ALPHABUS transformé en salle de presse. Il peut accueillir jusqu'à 30 enfants à la fois. Nous préconisons l'approche qui est la votre en leurs enseignants à parler de leur vécu via un magazine virtuel pour les plus grands et un magazine publié 3 fois l'an pour le plus jeunes qui s'appelle "La Petite Tranche de Pain d'Épices".
    Des projets porteurs qui s'occupent de la personne du point de vue holistique ne sont pas légion et vos recherches prouvent que c'est une avenue gagnante pour le jeune et la société qui est là pour supporter afin qu'il devienne un adulte responsable et libre i.e. capable de communication et d'apprentissage. Tout en pansant les blessures causées par des approches antérieures éducatives non adaptées, nous proposons de mettre de l'avant le plaisir d'apprendre, cette approche dynamique et respectueuse des talents de chacun, nous interpelle et nous intéresse grandement.
    Nous multiplions des démarches concrètes auprès des jeunes et, ainsi nous investissons dans l'avenir d'une société démocratique aux valeurs pluralistes. Qui sait peut-être ALPHABUS s'arrêtera-t-il un jour chez vous sur votre invitation.
    Renelle Truchon pour La Guilde du Pain d'Épices, www.paindepices.org, organisme promoteur de l'ALPHABUS dans Lanaudière